Entrez dans le monde renversé de Nina Laisné au Frac Franche-Comté...

Publié le 22/06/2026 - 07:00
Mis à jour le 14/08/2026 - 17:09

Quoi de 9 ? • Le Frac Franche-Comté consacre une première exposition monographique d’envergure à Nina Laisné, jusqu'au 3 janvier 2027, dont l’œuvre transdisciplinaire se déploie dans le champ des arts visuels, de la musique, du spectacle vivant et du cinéma.

Si Nina Laisné est aujourd’hui reconnue pour ses créations scéniques marquantes – notamment Romances inciertos, un autre Orlando (2017), conçue avec le chorégraphe et danseur François Chaignaud, ou l’opéra onirique Arca ostinata (2021) imaginé pour le théorbiste Daniel Zapico – elle poursuit parallèlement une œuvre majeure dans le champ des arts visuels dont témoignent les pièces conservées par le Frac et l’exposition présentée aujourd’hui où figurent de nombreuses pièces inédites. 

Chez Nina Laisné, les œuvres scéniques et les œuvres plastiques sont intrinsèquement liées?: elle y célèbre également les métamorphoses, les identités hybrides et les confluences musicales. L’artiste insuffle à ses productions plastiques une esthétique théâtrale, tandis qu’elle imagine pour la scène des compositions picturales. La porosité est telle que l’on retrouve au cœur de l’exposition une œuvre monumentale issue d’Arca ostinata?: « un théorbe qui se rêve édifice (…) orné de bestiaires fantastiques, de chimères et d’oiseaux empruntés à l’ornementation baroque ».*

Dans un mouvement de va-et-vient permanent, les recherches plastiques nourrissent ainsi les performances scéniques et inversement. Le dialogue entre image, musique et chant est omniprésent, irrigué par des traditions populaires, des récits oraux ou des fables concernant des êtres au genre fluide ou en voie de mutation animale. Ces figures ambiguës, dont l’ancestralité se révèle ici évidente, rejoignent des préoccupations très actuelles relatives à l’identité et à la visibilité des minorités.

La démarche de Nina Laisné s’enracine dans une archéologie rigoureuse de l’archive?: partitions oubliées du XVIIe siècle, récits coloniaux, iconographies marginales et folklores ruraux. Elle s’emploie à dévoiler les failles des représentations et discours officiels et hégémoniques pour construire des contre-récits. Ainsi, dans les installations Vou esperar a lua voltar (2026) et Portulanos virados (2026), elle met en lumière l’histoire d’une exploitation à la fois ethnocide et écocide au Brésil?: celle du bois de Pernambouc, pillé dès le XVIe siècle par les colons français pour ses qualités tinctoriales et la fabrication d’archets. Ailleurs, elle explore avec l’autrice Célia Houdart les multiples récits ibériques autour de la «?femme-ours?» (A Mulher ursa, 2024-2026), interrogeant notre rapport à l’altérité.

Ses recherches, qui s’étendent souvent sur plusieurs années, se métamorphosent en propositions immersives d’une grande puissance poétique. Le visiteur est baigné dans un univers visuel hanté par la peinture de la Renaissance, où la lumière – traitée par le prisme des ultraviolets dans Frati uccelli (2023) – révèle ce que l’œil nu ne peut percevoir. La musique et le chant, issus des répertoires ibérique, brésilien ou italien, constituent la matière première et vibrante de chaque pièce. Ils questionnent la possibilité même d’une réparation, et tentent de redonner corps et voix aux marges.

Intitulée un monde renversé d’après un livret baroque du compositeur Estienne Moulinié**, cette exposition embrasse plus de dix années de création?: des premiers essais vidéographiques aux installations les plus récentes qui habitent l’espace architectural du Frac avec une force singulière et une beauté troublante.

Sylvie Zavatta, Directrice du Frac Franche-Comté et commissaire de l'exposition 

* Nina Laisné

** Le Ballet du monde renversé (1624)

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