L'histoire bisontine commence il y a plus de deux millénaires. Capitale du peuple gaulois des Séquanes sous le nom de Vesontio, la cité est décrite par Jules César lui-même dans ses Commentaires sur la guerre des Gaules comme un site naturellement fortifié par le méandre du Doubs, qu'il investit en 58 av. J.-C. Devenue cité gallo-romaine prospère (Porte Noire, aqueduc d'Arcier, arènes en témoignent encore), elle décline avec l'Empire, avant d'être rattachée au royaume des Francs.
Le tournant décisif intervient au XVIIe siècle. Possession espagnole, Besançon est conquise par Louis XIV ; le traité de Nimègue (1678) la rattache définitivement à la France, et Vauban y érige entre 1668 et 1684 l'une des plus belles citadelles du royaume, sur le mont Saint-Étienne. Chef-d'œuvre de l'architecture bastionnée, la Citadelle est inscrite depuis le 7 juillet 2008 au patrimoine mondial de l'Unesco au sein du réseau des douze fortifications majeurs de Vauban. Elle servit de garnison, puis de prison militaire, avant de devenir sous l'Occupation un lieu de détention et d'exécution de résistants, mémoire aujourd'hui perpétuée par le musée de la Résistance et de la Déportation installé sur place.
La ville moderne doit aussi sa physionomie à l'horlogerie : en 1793, le Genevois Laurent Mégevand, contraint de quitter la Suisse pour ses activités politiques, implante à Besançon le tissu industriel horloger qui allait faire de la cité la capitale française du temps. En 1880, Besançon concentre 90 % de la production horlogère française, avec quelque 5 000 ouvriers spécialisés et 10 000 ouvrières à temps partiel : la population ouvrière représente près de la moitié des Bisontins.
Proudhon, l'enfant de Battant
C'est dans ce creuset populaire qu'éclot la figure la plus célèbre de la ville. Pierre-Joseph Proudhon naît le 15 janvier 1809 à Besançon, dans une maison du quartier populaire de Battant, fils d'un tonnelier et d'une cuisinière. Ouvrier typographe, autodidacte, il devient le premier théoricien d'un socialisme non étatique et l'inventeur du mot "anarchie" comme idéal positif : une société organisée sans État, sur les bases de la propriété d'usage et du "mutuellisme". Son fameux "La propriété, c'est le vol", publié dans Qu'est-ce que la propriété ? (1840), secoue l'Europe intellectuelle. En 1848, il est le seul théoricien révolutionnaire du siècle, avec Benoît Malon, à être issu du milieu ouvrier ; élu député en 1848, il redistribue son indemnité aux plus démunis.
Proudhon demeure aujourd'hui la référence fondatrice de l'anarchisme mondiale, des courants russes aux courants espagnols ou américains. Sa maison natale, rue du Petit-Battant, existe toujours.
Les horlogers anarchistes et la Première Internationale
Au XIXe siècle, les idées libertaires circulent dans les ateliers d'horlogerie. Le procureur général de Besançon relève dès 1852 que les ouvriers-horlogers "persistaient dans les idées anarchistes", entretenues par leurs liens étroits avec leurs homologues du Locle et de La Chaux-de-Fonds, foyers de la future Fédération jurassienne, ce bastion bakouniniste de l'Internationale antiautoritaire fondé en 1871 à Sonvilier.
Dès 1867, le graveur Séverin Robert tisse des contacts avec les horlogers suisses ; une réunion publique sur l'Association internationale des travailleurs (AIT) est organisée à Besançon le 13 mars 1870, et des sociétés de secours mutuels (cordonniers, monteurs de boîtes, graveurs-guillocheurs) essaiment en 1869-1870, certaines dissimulant mal leur but réel : encourager les grèves. La section locale de l'AIT entretient des liens avec les Jurassiens, et même avec Pierre Kropotkine, le théoricien russe du communisme libertaire, converti à l'anarchisme au contact des horlogers du Jura en 1872.
1871 : le projet de la Commune de Besançon
Au printemps 1871, alors que Paris et Lyon insurrectionnels viennent de proclamer leurs communes, Besançon connaît à son tour une agitation révolutionnaire. Un véritable projet de Commune y est conçu et préparé par les partisans révolutionnaires, secondés par les futurs fondateurs de la Fédération jurassienne : Bakounine lui-même est informé des intentions qui se forment et, fin avril 1871, une colonne armée conduite par Ozerov est discutée à Sonvilier afin de venir proclamer la Commune de Besançon.
Mais l'issue de la Commune de Paris et la reprise en main par les républicains modérés, le maire Louis-Joseph Fernier en tête, condamnent le projet : la Commune de Besançon n'est jamais proclamée. Après la répression, les réseaux s'effritent : en 1875, plus aucun Comtois n'est abonné au bulletin de la Fédération jurassienne.
Une mémoire ouvrière qui ne s'éteint pas
L'esprit contestataire de la ville horlogère survit pourtant. En 1891, la "Fédération locale des syndicats", devenue Fédération ouvrière de Besançon et de Franche-Comté, est constituée par le typographe Roussel, majoritairement animée par les métiers de l'horlogerie, dont la mentalité fut durablement influencée par la Suisse romande.
La Maison du Peuple, espace syndical et culturel fondé le 1er mai 1927, en demeure l'emblème. Et en 1973, l'affaire Lip, la grève de l'usine horlogère bisontine dont la marche du 29 septembre 1973 réunit plus de 100 000 manifestants et qui inventa la "grève production" de montres vendues par les ouvriers eux-mêmes, montrera que la tradition d'autogestion et d'action directe chère à Proudhon n'avait rien perdu de sa vigueur.
Sources :


