Il est 18 heures, place du 8 Septembre, devant l’entrée de l’hôtel de ville, environ 250 personnes se sont rassemblées sous le mot d’ordre #TouchePasÀMaVille. Des élus et des habitants sont présents pour exprimer leur opposition aux dégradations survenues deux jours plus tôt. Mais juste avant le début de l'intervention du maire, un groupe d’une centaine de personnes rejoint les abords de la place. Ce contre-rassemblement perturbe le discours et fait apparaître une autre lecture des événements : celle d’une jeunesse dont certains participants entendent faire entendre les revendications sociales.
Un cordon de policiers sépare rapidement les deux groupes. La volonté affichée de dénoncer les violences et de défendre les valeurs républicaines se heurte alors à des interprétations divergentes de ce que ces valeurs recouvrent.
Ludovic Fagaut : "On se doit vraiment d’être solidaires vis-à-vis de notre ville"
Dans son discours, Ludovic Fagaut appelle à l’apaisement et à la solidarité autour de la ville. À l’issue du rassemblement, il se félicite de la mobilisation : ”Beaucoup de monde, en tout cas, les gens étaient vraiment présents, les élus étaient là aussi en nombre.” Pour lui, l’appel lancé par les associations d’élus a été entendu par la population.
Le maire insiste sur la nécessité de s’opposer à ceux qui, selon lui, cherchent à déstabiliser la ville. ”On se doit vraiment d’être solidaires vis-à-vis de notre ville face à celles et ceux qui veulent mettre le chaos, comme on a pu le vivre samedi dernier”, déclare-t-il.
Interrogé sur la présence du groupe opposé au rassemblement, Ludovic Fagaut désigne ”cette ultra-gauche violente, portée aussi par l’extrême gauche”, qu’il accuse de rechercher le chaos. Il ajoute : ”Nous, on ne s’en soucie pas et on continue à porter la voix de ceux qui veulent la sérénité et le calme et surtout, le développement de notre ville.”
La présence des deux groupes, séparés par les forces de l’ordre, donne toutefois au rassemblement une dimension différente de celle d’un simple hommage à la tranquillité publique. Les échanges entre participants témoignent de désaccords profonds sur les responsabilités politiques, les conditions de vie de la jeunesse et la manière de répondre aux violences.
Quentin : ”Il s’agissait aussi de dénoncer les violences systémiques”
Parmi les personnes venues contester le rassemblement figure Quentin. Une pancarte à la main, il tente de s’approcher de la foule réunie autour du maire. Sa pancarte lui est rapidement retirée et il est repoussé par des personnes présentes. (vidéo ci-après)
Le message qu’il souhaitait afficher portait sur la protection de l’enfance. Quentin nous explique vouloir interroger les participants sur la portée de leur indignation : ”Est-ce que cette violence-là, est-ce que cette casse-là, provoque également l’indignation des personnes rassemblées ici ?” Pour lui, la condamnation des dégradations ne suffit pas à rendre compte de toutes les formes de violence. ”Avec cette pancarte, j’essayais d’étendre ce message aux violences les plus visibles, les plus anecdotiques, les plus ponctuelles”, explique-t-il, avant d’ajouter qu’il voulait également dénoncer ”les violences systémiques, les violences des puissants, les violences qui s’opèrent de manière tout à fait feutrée, mais qui brisent des vies et qui malmènent des existences”.
Quentin conteste également une condamnation de la violence qui se limiterait aux actes commis dans l’espace public. ”J’ai l’impression que cette rhétorique de condamnation de la violence, c’est quelque chose qui a pour but principalement de mettre une distance et de passer sous silence les violences systémiques que je vous évoquais tout à l’heure”, affirme-t-il. Il précise ne pas vouloir reprendre à son compte une lecture qui ne retiendrait que les violences imputées à un seul camp : ”Cette tentative de ne montrer que les violences d’un camp, c’est une logique que je ne souhaite pas reprendre à mon compte.”

La Marseillaise, symbole de rassemblement et de division
Un autre moment cristallise les divergences : la Marseillaise. Le chant est lancé à la fin du discours de Ludovic Fagaut. Une partie de la foule l’accompagne, tandis que des huées se font entendre du côté du contre-rassemblement. Le contraste est notable avec la manifestation du samedi 17 octobre, au cours de laquelle la Marseillaise avait été chantée et le drapeau français applaudi au sein du cortège.
Interrogé sur cette différence, Quentin rappelle que le chant national peut recouvrir des significations diverses selon les contextes. ”La Marseillaise, je pense, c’est un symbole qui peut vouloir dire beaucoup, beaucoup de choses, et des choses tout à fait opposées”, explique-t-il. Il évoque notamment la référence révolutionnaire associée au chant : ”Dans l’imaginaire de beaucoup, c’est la Marseillaise de 1789, c’est la Marseillaise de la prise de la Bastille, c’est la Marseillaise d’un peuple opprimé qui se lève et qui lutte.” Mais il souligne aussi que le symbole a pu être associé, au cours de l’histoire, à un nationalisme qu’il qualifie de ”forcené”. Sa conclusion résume son interprétation : ”Je pense qu’on peut à la fois chanter la Marseillaise pour des bonnes et des mauvaises raisons, et à la fois la huer pour des bonnes et des mauvaises raisons.”
L’ancienne maire de Besançon, Anne Vignot, présente au rassemblement, regrette elle aussi que le chant national ait pu devenir un facteur d’opposition. ”J’ai essayé de leur dire de chanter aussi la Marseillaise”, rapporte-t-elle. À ses yeux, les symboles républicains ne doivent pas servir à établir une frontière entre les participants.
Anne Vignot dénonce une fracture entre les générations
Venue répondre à l’appel de l’AMF et de France urbaine, Anne Vignot insiste sur la nécessité de ne pas réduire les tensions à un affrontement entre générations. Elle dit constater que ”l’on est en train de creuser, de cliver une société et de creuser un fossé entre des générations”. La conseillère municipale affirme être venue à la fois pour dénoncer les violences et les dégradations et pour rappeler que les revendications exprimées par les jeunes doivent être entendues. ”Ce n’est pas une question strictement de génération, mais c’est bien une question de société”, estime-t-elle.
Elle dit avoir été particulièrement marquée par le dispositif policier séparant les deux groupes. ”Quel cordon pour le souligner ? Je trouve ça inadmissible”, déclare-t-elle. Elle explique avoir traversé ce cordon parce que, selon elle, il ne se justifiait pas et conteste l’idée selon laquelle les personnes situées derrière les policiers seraient les seules à incarner les valeurs républicaines.
”Ne nions pas que cette jeunesse, elle a un message à passer”, insiste-t-elle. L'ancienne maire se dit également préoccupée par les propos dévalorisants qu’elle affirme avoir entendus au sujet de certains jeunes. Elle rapporte notamment des remarques selon lesquelles ils ”n’ont rien dans la tête” ou ”ne savent même pas lire et écrire”. Pour Anne Vignot, ces jugements empêchent de comprendre les difficultés rencontrées par une partie de la jeunesse. ”Ils ne se sentent pas responsables de la situation dans laquelle on a mis la jeunesse”, déplore-t-elle.
Philippe, artisan boulanger : ”Laissez le droit aux urnes !”
À quelques centimètres du cordon policier, Philippe, 62 ans, artisan boulanger à Saône et à Besançon, tente lui aussi d’échanger avec des jeunes. Son témoignage apporte un autre éclairage sur les tensions : celui d’un commerçant qui dit comprendre certaines revendications sociales, tout en dénonçant les conséquences des manifestations sur son activité.
”Ce qu’on voudrait, nous, c’est travailler correctement. Le centre-ville est bloqué par les manifestations”, déplore-t-il. Il dit subir les conséquences des rassemblements, notamment lorsque les clients renoncent à se rendre dans le centre-ville. Pour autant, Philippe ne rejette pas les revendications exprimées le samedi précédent, notamment celles portant sur le pouvoir d’achat et le prix des carburants : ”On le subit nous-mêmes !”
Son principal désaccord porte sur les modalités d’expression de la contestation. ”Mais laissez le droit aux urnes ! Votez ! Votez ! Votez !”, lance-t-il. Se définissant comme électeur de droite, il tient à se distinguer de l’extrême droite. ”Oui, je vote à droite, oui”, assure-t-iln, et estime que la multiplication des affrontements politiques peut favoriser la progression du Rassemblement national : ”Ce qui se fait là, ça fait monter le RN. Et c’est ça qui est dommage. Vous êtes en train de faire le lit du RN, là !”, affirme-t-il.
Dans son échange, l’artisan boulanger évoque aussi les difficultés économiques des commerçants et la question des retraites. Il conteste notamment les promesses historiques associées à la retraite à 60 ans et insiste sur la faiblesse des pensions de certains indépendants. ”Les commerçants, on a des retraites de misère”, affirme-t-il. Il défend par ailleurs une meilleure valorisation de l’apprentissage et des métiers manuels, estimant que les parcours professionnels ne doivent pas se limiter aux études supérieures.
Malgré ses désaccords politiques, Philippe dit pouvoir discuter avec des personnes qui ne partagent pas ses opinions. Il regrette néanmoins que les échanges prennent parfois la forme d’"affrontements personnels", notamment lorsque les interlocuteurs s’en prennent aux compétences ou à l’expression des autres.

Des tentatives de dialogue qui peinent à aboutir
Au cours de la soirée, plusieurs personnes tentent de faire le lien entre les deux groupes. Mais les discussions restent difficiles, des provocations verbales, notamment sur les vêtements ou les opinions politiques des participants, viennent régulièrement interrompre les échanges de manière vindicative. Les propos que nous avons entendus font pourtant apparaître certains points de convergence : la préoccupation face au pouvoir d’achat, la nécessité de mieux accompagner les jeunes, les difficultés économiques et le souhait, exprimé par plusieurs interlocuteurs, de voir les tensions s’apaiser.
Ces rapprochements ne suffisent toutefois pas à instaurer un dialogue durable. Les discussions sont souvent rattrapées par les accusations réciproques et les divergences sur les responsabilités de chacun.
Pour les participants au rassemblement relayé par Ludovic Fagaut, la priorité est de condamner les dégradations et de défendre la tranquillité publique. Pour les personnes venues en contre-rassemblement, cette condamnation ne peut être dissociée des difficultés sociales et des griefs exprimés par une partie de la jeunesse.
Les échanges observés ne permettent pas de conclure à une volonté générale de dialogue calme et réfléchi à ce moment précis, ils montrent plutôt combien les désaccords politiques et sociaux compliquent les tentatives d’apaisement.
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Le contre-rassemblement a ensuite évolué en manifestation spontanée en direction de la Grande Rue.


