Des chasseurs du Doubs demandent à pouvoir chasser le lynx, espèce protégée

Publié le 22/02/2024 - 17:33
Mis à jour le 23/02/2024 - 08:55

Dans un courrier du 16 février 2024, l’Association intercommunale de chasse agrée (AICA) de Fournets-Luisans représentée par son président Steve Thalmann, a demandé à la fédération départementale des chasseurs du Doubs de soumettre au vote de la prochaine assemblée générale un déclassement du lynx boréal, espèce protégée. Une proposition qui n’a pas manqué de faire bondir le centre Athénas, dont la mission est en partie dédié à la protection du félin. 

C’est parce qu’ils se disent "soucieux de l’équilibre agro-sylvo-cynégétique" que les signataires de la lettre s’estiment "très inquiets quant à la pérennité des espèces chevreuils et chamois sur nos territoires de chasse".

Pour l’AICA, la raison de cette diminution des ongulés incomberait uniquement à la présence "marquée" du lynx boréal dans le Doubs, alors que la population actuelle de l’espèce est pourtant estimée entre 100 et 150 individus. Souvent victime de collision routière, le lynx est également victime de braconnage, 54 d'entre eux auraient été ainsi tués depuis 2002 selon le Centre Athénas. Mais il n’empêche, pour Steve Thalmann, cette présence "contribue inexorablement à la disparition du chevreuil sur un grand nombre de territoires du département". Le lynx, étant amené à tuer des chevreuils pour se nourrir, l’association pointe du doigt le fait que l’animal laisserait moins de bêtes à chasser et tuer pour les chasseurs du Doubs. 

L’une des solutions avancées par les chasseurs de Fournets-Luisans serait alors de reconsidérer le statut d’espèce protégée du lynx boréal et de participer à sa régulation, Autrement dit, autoriser à abattre une partie d’entre eux. L’association demande d’ailleurs que des suggestions soient ajoutées à l’ordre du jour et au vote de la prochaine assemblée générale 2024 de la Fédération départementale des chasseurs du Doubs pour débattre de divers sujets concernant le lynx.

Demande de désengagement du programme Écolynx

Parmi ces points demandant à être abordés en AG, l’AICA exige également le désengagement de la fédération des chasseurs du Doubs du programme Ecolynx ainsi que de cesser "tout débat, exposition ou projection en lien avec le lynx boréal au sein des locaux situés rue du Châtelard à Gonsans, propriété des chasseurs du Doubs".

Sur sa page Facebook, la Fédération des chasseurs du Doubs qui dit avoir été informée par les réseaux sociaux de l'existence de ce courrier a déclaré qu’elle ne souhaitait pas "être associée au contenu de cette lettre qui n’engage que son auteur et les potentiels signataires". Dans un communiqué du 21 février 2024, la Fédération départementale déclare "que toutes les espèces animales ont leur place dans leur habitat " et déclare regretter "ce positionnement qui ne reflète pas l’opinion du monde cynégétique du Doubs".

Contacté par téléphone, son président, Jean-Maurice Boillon, a d’ailleurs évoqué ce "courrier déplacé" comme une "position très locale" de certains chasseurs qui ne reflète pas l’avis général et qui émane d’un groupe qui se serait "monté le bourrichon et gargarisé en choisissant une cible facile (N.D.L.R. : le lynx), mais qui n’est pas la seule cause de diminution des chevreuils". Le président a avancé d’autres facteurs comme des problématiques de reproduction, la pérennité des jeunes faons ou encore le changement climatique.

Le Doubs, un secteur saturé de lynx ?

Lorsqu'est abordée la question des quotas de chasse afin de savoir s'ils diminuent en raison de la baisse de population des ongulés, il devient plus difficile d’avoir des chiffres auprès du président qui rappelle néanmoins qu’en "2004, on était à 10.000 et aujourd’hui plutôt autour de 6.000".

Cette saison, la préfecture du Doubs a instauré un maximum de 7.852 chevreuils à abattre, dont un nombre minimal de 5.115 à prélever et au maximum 866 chamois.

Selon Jean-Maurice Boillon, il faut laisser aux chasseurs "la possibilité de rencontrer du gibier" car "ils payent leur adhésion" et la chasse "coûte de plus en plus chère" sinon, "ils n’ont plus qu’à aller se promener en forêt et ramasser des champignons".

Le président a néanmoins avancé que le secteur du Doubs était un secteur "très concentré" en matière de population du lynx avançant une "saturation" et un état de "surpopulation".

Une affirmation vivement critiquée par le directeur du Centre Athénas, centre de soins pour animaux sauvages de Franche-Comté, Gilles Moyne : "ce monsieur est un Tartuffe", assène-t-il d'emblée. Pointant la "mauvaise foi et l’ignorance", le directeur affirme que "la surpopulation ne peut pas exister pour les grands prédateurs" classés "espèce menacée".

La position des chasseurs est également remise en cause, désigner le lynx comme responsable de la diminution des chevreuils, c’est avant tout pour Gilles Moyne "ignorer d’autres facteurs comme le niveau de prélèvement par les chasseurs eux-mêmes" et "ne considérer que le profit immédiat et les quotas à remplir pour garder les adhérents". 

"Des viandards seulement intéressés par le quota de remplissage de leur congélateur"

Dans un communiqué, le directeur du centre Athénas ne mâchait d’ailleurs pas ses mots : "Le vernis craque et les masques tombent. Ceux qui voulaient se définir comme les premiers écologistes de France redeviennent ce qu’ils sont fondamentalement : des viandards seulement intéressés par le quota de remplissage de leur congélateur". 

Se disant "ulcéré" par ce courrier de l’AICA, le directeur n’est pour autant pas très surpris. Il est pour lui "symptomatique du ressenti des chasseurs" auxquels "cela fait des années que les fédérations de chasse entretiennent l’espoir auprès de leurs adhérents qu’ils obtiendront la régulation du lynx". Le directeur avance également une situation qui dépasse le cadre régional, "la chasse dispose d’appuis au plus haut niveau de l’état : un favoritisme scandaleux qui favorise ce type de prise de position".

Une situation qui peut d’ailleurs sembler paradoxale quand d’après lui, "le prélèvement de la chasse est trois à quatre fois supérieure à la prédation du lynx". Le directeur nous apprend que des observations scientifiques ont permis d’évaluer ce taux de prédation à environ "40 à 50 chevreuils par an pour un lynx adulte", le reste étant plutôt composé "de petites proies". À raison d’environ 50 adultes présents sur le territoire, on atteint selon monsieur Moyne un "maximum possible, pour être large, de 2.500 chevreuils par an" soit "le tiers de ce que prélève les chasseurs".

"On ne peut pas se plaindre d'une chose qu'on a provoquée"

Pour autant, "depuis trois ans les fédérations demandent une augmentation des quotas de prélèvements. On ne peut pas se plaindre d’une chose qu’on a provoquée. Si ces gens veulent protéger le chevreuil qu’ils arrêtent de le chasser et ils seront contents ils pourront l’observer" avance encore le directeur. Il met également en avant le besoin de "tout poser sur la table" avec un moratoire qui permettrait d’ "arrêter le prélèvement le temps nécessaire pour faire le point". 

Pas résigné, le directeur du centre Athénas estime cependant qu’une cohabitation "apaisée" est possible à condition de "se calmer, d’apprendre à partager et être raisonnable". S’il estime qu’il y a encore "une réelle méconnaissance" de la part des chasseurs, si ceux-ci "changent de comportement" la cohabitation pourrait alors être pacifiée, "ça existe dans d’autres pays donc pourquoi pas chez nous" conclut Gilles Moyne. 

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