Il est des hommes dont le parcours finit par se mêler à celui de leur ville. Des hommes que l'on retrouve derrière une enseigne, une manifestation, une photographie ancienne, un souvenir de commerçant ou une anecdote racontée au coin d'une table. Jean-Charles Diéterlé est de ceux-là.
Commerçant pendant plusieurs décennies, président de l'Union des commerçants de Besançon durant près de vingt ans, initiateur de manifestations devenues familières aux Bisontins, passionné de patrimoine automobile et admirateur fidèle de Johnny Hallyday, il aura traversé plusieurs générations de la vie bisontine sans jamais cesser de regarder vers l'avenir. Et, peut-être plus encore que les manifestations qu'il aura contribué à créer, c'est la mémoire qu'il aura contribué à transmettre qui restera de son parcours.
Le commerce dans le sang
L'histoire commence dans une famille de commerçants. En 1967, Jean-Charles Diéterlé reprend avec son frère Jacques le commerce familial Meuble Diéterlé, dans la continuité d'une entreprise déjà portée par son grand-père puis par son père.
Il est alors encore loin d'imaginer que le commerce occupera une place aussi importante dans sa vie. Mais pendant plusieurs décennies, il va connaître la réalité quotidienne du métier : les clients, les fournisseurs, les employés, les relations humaines, les bons moments et les périodes plus difficiles.
Installé notamment rue Gustave-Courbet, il devient progressivement l'une des figures connues du commerce bisontin. Il restera commerçant jusqu'à sa retraite, en 2007. Mais entre-temps, une autre aventure aura profondément marqué son existence.
Vingt ans à la tête des commerçants bisontins
En 1988, Jean-Charles Diéterlé prend la présidence de l'Union des commerçants de Besançon. Il restera à ce poste jusqu'en 2007, soit près de 20 ans. Une longévité exceptionnelle qui témoigne autant de son engagement que de son attachement au commerce du centre-ville. À ses yeux, défendre les commerçants ne consistait pas simplement à défendre une profession. Il fallait aussi défendre les rues, les places, les vitrines, les animations et, plus largement, l'attractivité de Besançon.
Il avait compris avant beaucoup d'autres qu'un centre-ville ne pouvait pas être seulement un lieu où l'on vient acheter. Il devait être un lieu où l'on vient vivre, se promener, se rencontrer et partager. Cette conviction allait donner naissance à plusieurs initiatives.
L'homme derrière les Instants Gourmands
Marché de Noël, Samedis piétons, braderie d'automne… sous sa présidence, les animations commerciales se multiplient. Mais une manifestation occupe une place particulière dans cette histoire : les Instants Gourmands.
En 1996 naît l'événement qui porte alors le nom de Terroirs Gourmands. L'idée est simple et généreuse : faire venir au cœur de Besançon les producteurs, les artisans et les amoureux de la gastronomie, et transformer la place Granvelle en un immense lieu de rencontres et de découvertes. L'initiative va s'inscrire dans la durée. Année après année, les Instants Gourmands deviennent un rendez-vous attendu. Des générations de Bisontins y prennent leurs habitudes. On y vient pour goûter, acheter, discuter, retrouver des connaissances ou simplement profiter de l'ambiance.
Derrière cette manifestation devenue familière, beaucoup finiront par oublier le nom de celui qui en avait eu l'idée. Jean-Charles Diéterlé, lui, en conservera le souvenir avec une certaine fierté, mais aussi avec cette modestie propre à ceux qui préfèrent parler de leur ville plutôt que d'eux-mêmes.
Un passeur de mémoire
Après avoir consacré sa vie au commerce, Jean-Charles Diéterlé allait finalement devenir, d'une certaine manière, historien de son propre univers. L'aventure commence avec son fils Pierre.
Un jour, Pierre Diéterlé se promène dans Besançon et voit ressurgir les souvenirs des commerces disparus. Les anciennes enseignes, les vitrines, les noms de commerçants. Une idée naît : recenser cette mémoire avant qu'elle ne disparaisse. Pour mener ce travail, il peut compter sur une aide précieuse : celle de son père.
Jean-Charles connaît les hommes, les femmes, les boutiques, les histoires. Sa mémoire des commerces et de ceux qui les ont fait vivre constitue une matière exceptionnelle. Son fils apporte quant à lui la méthode, les recherches, les archives et l'énergie nécessaire à un projet de grande ampleur. Pendant deux ans et demi, père et fils plongent dans les archives et les souvenirs.

Le résultat est publié en septembre 2025 aux Éditions du Sékoya sous le titre Besançon, mémoire du commerce – Boucle et Battant de 1950 à 2000. L'ouvrage est présenté comme une vaste plongée dans cinquante années de commerce bisontin, avec des centaines de pages et une impressionnante collection de photographies et documents.
Quelque 5 000 acteurs du commerce y sont recensés et environ 1 500 documents iconographiques permettent de faire revivre une époque. Mais le livre n'est pas simplement un inventaire, il est une promenade dans une ville disparue. Une devanture rappelle un souvenir. Un nom fait ressurgir un visage. Une photographie ramène une odeur, une rue, un premier achat, un rendez-vous ou une époque de la vie. C'est précisément ce que Pierre et Jean-Charles Diéterlé ont voulu transmettre.
Et la portée symbolique de cette œuvre est considérable. L'homme qui avait passé tant d'années à faire vivre le commerce bisontin devenait celui qui en sauvegardait la mémoire, avec son fils. Ce travail réalisé avec lui donne à la dernière partie de son parcours une dimension particulièrement émouvante. Il ne s'agit plus seulement de transmettre une histoire locale. Il s'agit aussi de transmettre une histoire familiale.
Jean-Charles Diéterlé avait connu les commerces de l'intérieur, leurs propriétaires et leurs employés. Pierre, lui, a grandi avec ces récits et cette mémoire. Ensemble, ils ont transformé ces souvenirs en patrimoine. Le livre est ainsi bien plus qu'un ouvrage sur le commerce. Il constitue une sorte de passage de relais entre deux générations. Une manière de dire que les villes changent, que les enseignes disparaissent, que les vitrines se transforment, mais que les souvenirs peuvent rester.
Jean de Gribaldy, le lien avec Johnny
Il y avait aussi, dans la vie de Jean-Charles Diéterlé, une autre histoire, beaucoup plus personnelle, qui faisait rêver ceux qui l'écoutaient la raconter : celle de Johnny Hallyday. Jean-Charles était un admirateur passionné du chanteur. Mais sa relation avec Johnny avait quelque chose de particulier : elle ne reposait pas uniquement sur l'admiration d'un fan pour une idole, elle s'inscrivait aussi dans une histoire familiale.
Jean-Charles Diéterlé était le neveu de Jean de Gribaldy, célèbre figure du cyclisme franc-comtois, surnommé le ”Vicomte”, qui joua un rôle important dans sa trajectoire et dans son entourage. Par l'intermédiaire de cet univers, Jean-Charles aura l'occasion de rencontrer Johnny Hallyday à plusieurs reprises. Il aimait raconter ces moments avec enthousiasme, évoquant un Johnny loin de l'image inaccessible de la vedette : les rencontres, les soirées, les passages à Besançon et les souvenirs accumulés au fil des années. Une relation suffisamment marquante pour que, bien longtemps après, la passion soit toujours intacte.

Une DS pour Johnny
Cette histoire avec Johnny Hallyday se mêle à une autre passion : celle des automobiles anciennes. Jean-Charles Diéterlé aimait les belles mécaniques, les voitures qui ont une histoire et les objets qui racontent une époque. Il était secrétaire du club Passionnés de véhicules anciens (PVA) à Besançon. Parmi ses voitures de collection figurait notamment une Citroën DS 23 Pallas de 1973. Mais celle-ci avait une valeur sentimentale particulière. Elle était aussi associée à Johnny Hallyday, puisque Jean-Charles avait eu l'occasion de transporter le chanteur jusqu'à son hôtel à bord de cette automobile. Une DS mythique pour un admirateur mythique.
Cette passion pour les véhicules anciens n'était pas isolée. Jean-Charles Diéterlé s'intéressait au patrimoine automobile et participait volontiers aux manifestations consacrées aux voitures de collection. Il fut notamment associé à l'univers de Rétropolis, rendez-vous qui permettait aux amateurs de belles mécaniques de se retrouver à Besançon.

Un homme de rencontres
Au fil des décennies, son parcours aura croisé celui de milliers de Bisontins et de Bisontines. Des commerçant(e)s qu'il représentait. Des producteurs et artisans qu'il invitait aux manifestations. Des clients de son magasin. Des artistes et personnalités rencontrés au gré des événements. Des passionnés d’automobiles. Des amateurs de Johnny.
Et, plus récemment, tous ceux qui ont retrouvé dans son livre avec son fils un morceau de leur propre histoire. C'est peut-être pour cela que son souvenir dépassera largement le cercle du commerce. Jean-Charles Diéterlé était un homme de rencontres. Il aimait les gens et les histoires qu'ils portaient. Il n'aura pas seulement été un acteur de la vie commerciale de Besançon, il aura contribué à en écrire quelques pages. Et à Besançon, son nom restera attaché à cette mémoire-là.
Sincères condoléances à sa famille et ses proches.


