"La Russie nous a déclaré la guerre"

Publié le 25/09/2026 - 18:00
Mis à jour le 25/09/2026 - 17:43

Dans le cadre de la conférence organisée ce vendredi 25 septembre 2026 par l’associations des auditeurs IHEDN de Franche-Comté, nous avons interrogé le Général de corps d’armée Jean-Paul Perruche, expert en stratégie de sécurité et défense européenne sur l’avenir de l’Union Européenne.

Général de corps d’armée Jean-Paul Perruche, expert en stratégie de sécurité et défense européenne sur l’avenir de l’Union Européenne.
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Général de corps d’armée Jean-Paul Perruche, expert en stratégie de sécurité et défense européenne sur l’avenir de l’Union Européenne. © DR

maCommune.info : Le thème de la conférence est "La défense européenne face au retour de la guerre". Pouvez-vous nous préciser sur quoi aller vous axer votre propos ?

Général Jean-Paul Perruche : "Je vais faire une description du contexte de sécurité mondiale, avec les évolutions que l'on connaît, en particulier avec la compétition des empires fondée sur des rapports de force et non plus sur le droit international, avec aussi une résurgence des foyers de guerre.

Depuis le mois de mars-avril, nous avons l’Iran et tout le Moyen-Orient est concerné. On a encore beaucoup de conflits et de déstabilisations en Afrique. En Amérique du Sud, ce n’est pas terrible non plus. En Colombie et d’autres pays, il y a aussi le narcotrafic. Il y a beaucoup de foyers de guerre qui font de plus en plus de victimes civiles.

À côté de ça, je vais ensuite développer un peu plus ce qui nous menace, nous, Européens. En particulier la Russie mais il y a aussi l'islamisme politique, les trafics en tout genre et les menaces hybrides qui viennent de Russie, mais pas seulement.

Ma deuxième partie sera axée sur ce dont disposent les Européens pour leur défense. La guerre en 2022 a surpris tout le monde. Les pays européennes avaient un peu la politique de l’autruche. Ils pensaient qu'il n'y aurait plus de guerre en Europe et que, de toute façon, s'il y avait quelque chose de sérieux, les Américains seraient là. Évidemment, ces deux assertions, ces deux postulats se sont révélés faux.

Sur la base de ces deux principles, les pays européens avaient puissamment désarmé entre 1990 (la fin de la guerre froide, et le déclenchement de la guerre en Ukraine), se retrouvent nus au point de vue armement et dépendant totalement des Américains pour leur défense. Donc, on est dans cette situation-là à laquelle il faut essayer de trouver des réponses et des remèdes. Et c'est ce que j'aborde ensuite dans la troisième partie".

mC : Justement, j'avais une question sur l'engagement américain. Selon vous, l’EU peut-elle réellement assurer seule sa défense si l'engagement américain dans la sécurité européenne diminue ?

Général Jean-Paul Perruche : "Comme moi, vous avez suivi les déclarations du nouveau président américain réélu en 2025, et son désintérêt, son désamour, voire son hostilité à l'égard des Européens. Il base son raisonnement sur l'économie essentiellement, et il trouvait que, dans les échanges entre les États-Unis et l'Europe, les Européens en profitaient et les États-Unis payaient pour leurs défenses. Sur cette base-là, il a imposé d'abord des droits douaniers assez forts aux Européens, qu'il ne pouvait pas trop discuter, puisque, comme je vous le disais tout à l'heure, nous sommes en guerre avec la Russie. Non pas que nous nous ayons déclaré la guerre à la Russie, mais la Russie nous a déclaré la guerre. La Russie, elle est contre la démocratie en général, représentée notamment par les pays européens. Pour Poutine, c’est un danger absolu.

L'origine du déclenchement de la guerre, pour moi, c'est qu'après avoir vu tomber, si je puis dire, entre des mains démocrates, le pouvoir de Kiev, il a pu penser que la ville suivante, c'était Moscou. Donc, il était complètement crispé par rapport à ça, ce qui fait que les Européens seront, sur le plan des valeurs et le plan de la géographie, ses adversaires. Il est parti dans un délire historique. Il a un hubris très fort, comme tous les dictateurs, et il s'est engagé à restaurer tout ou partie de la puissance russe-soviétique, partant du principe que là où les Russes étaient, c'est devenu russe.

Mais il va beaucoup plus loin, et il pense, les pays baltes, on a déjà vu la Crimée d'Ukraine, bien sûr, mais au-delà, pourquoi pas la Bulgarie, la Roumanie, etc. Donc, il est dans ce délire-là.

Il va redresser la Russie sur le plan économique et social, puisque c'était quand même une grande déchéance à la fin des années 90. Et sur cette base-là, et la popularité qu'il avait gagnée en faisant ça, il a commencé sa reconquête, avec d'abord l'affaire de Tchétchénie, puis les affaires de Géorgie, puis après la Crimée, puis le Donbass, etc. Et on voit bien la progression de son dessein. On a maintenant en face de nous quelqu'un qui ne veut nous faire la guerre à un moment où nous sommes désarmés. Les Européens ont réagi depuis 2022, en augmentant leur budget de défense sous forte impulsion américaine, en reconstruisant des systèmes d'armes dont ils étaient démunis, en remontant leur stock, mais on est encore loin de compte.

En fait, les Européens ne sont pas passés en économie de guerre. Ils ont essayé simplement de doper leurs dépenses de défense, qui étaient tombées à un niveau absolument ridicule, inqualifiable. Mais ils n'ont pas fait l'effort, comme s'ils allaient faire la guerre. Et le deuxième point, c'est que si les Européens peuvent travailler ensemble dans l'OTAN, sous leadership américain, il n'y a pas de système de substitution pour permettre aux Européens de faire la guerre ensemble, sans les Américains. Donc, double problème, le désarmement et l'incapacité structurelle à monter une force rapidement, uniquement entre Européens".

mC : Je rebondis, vous avez parlé de la Russie. Parfois critiquée, en quoi l’implication de la France et d’autres pays européens dans le conflit Ukraine-Russie, est nécessaire ?

Général Jean-Paul Perruche : "C'est indispensable, parce que si on accepte l'idée que la Russie nous fait la guerre et qu'il a commencé la guerre de haute intensité avec l'Ukraine, s'il atteint ses objectifs en Ukraine, il ne s'arrêtera pas là, c'est clair. On a les yeux naturellement tournés en priorité sur les Pays-Baltes, parce que leur histoire et leur proximité de la Russie, mais il ne faut pas oublier que les Pays-Baltes sont membres de l'UE et membres de l'OTAN".

L'article 42.7 du traité de Lisbonne, qui stipule qu'une attaque contre un pays membre de l'Union européenne doit amener la mobilisation de tous les moyens possibles des États de l'Union. C'est un engagement qui, à l'époque, était un petit peu léger dans sa réalisation, parce que tout le monde pensait que c'était l'OTAN. Et l'OTAN, avec les États-Unis, l'article 42.7 était plus ou moins couvert par l'article 5 de l'OTAN. Mais maintenant qu'on n'est plus du tout sûr que l'article 5 fonctionne, en tout cas avec les Américains, on est quand même très gênés. Et on considère tous les pays européens maintenant pratiquement, sauf peut-être la Slovaquie de M. Fico, mais tous les autres considèrent que la guerre en Ukraine, c'est la première ligne de défense de l'Europe et des Européens. Et c'est pour ça qu'il ne faut pas que l'Ukraine perde".

mC : Et justement, sur ce sujet, la France se prépare-t-elle concrètement à une guerre majeure en Europe ?

Général Jean-Paul Perruche : "Oui, la France se prépare forcément à un combat de haute intensité. Vous avez écouté les paroles du nouveau chef d'état-major des armées en particulier, mais l'ancien déjà avait lancé l'affaire. Simplement, on ne fait pas une armée de haute intensité du niveau combat contre la Russie en six mois ou en un an. Donc, les investissements qui sont faits aujourd'hui, les achats qui sont faits aujourd'hui renforcent nos moyens, mais ils étaient tombés à un niveau tellement bas. Je cite quelques chiffres, mais aujourd'hui, la France, c'est à peine 200 chars, et je ne suis pas sûr qu'ils sachent tous fonctionner. Les Russes en ont perdu, je crois que c'est 1.750, depuis le début de la guerre en Ukraine, pour vous donner une petite échelle. Et on a 200 avions, y compris des rafales et des avions de combat, mais c'est très peu. Les Russes en ont perdu 120 jusqu'à maintenant en Ukraine, et il n'y a pas eu vraiment de guerre aérienne. C'est uniquement par des moyens antiaériens. Donc, vous voyez un peu le niveau.

Et quant aux combattants, sachant que les Russes ont eu, selon les estimations de l'ISW américaine (Institut pour l'étude de la guerre) 500 000 tués à peu près, et 1.200.000 à 1.500.000 hors de combat, la France peut aligner en ce moment 15.000 à 20.000 pour un combat de haute intensité. On a un réservoir qui ne dépasse pas 80.000 hommes opérationnels dans l’armée de Terre.

La France seule, aujourd'hui, ne sait pas livrer un combat de haute intensité contre un adversaire qui lui sera supérieur. On voit la rapidité avec laquelle des pays comme la Turquie, l’Iran s'équipent avec les nouvelles technologies. C'est encore un autre débat. La réponse est clairement non. La France n'est pas prête à une guerre de haute intensité seule. Si on trouve le moyen, rapidement, de planifier entre Européens et de faire que la sommes des forces de différents pays puisse être utilisée de façon unitaire, avec un même plan, à ce moment-là, ça change la donne. Et puis, il faut noter aussi le relèvement sérieux des Allemands pour leur défense, qui, eux, vont aller beaucoup plus vite que nous pour se rééquiper et monter en puissance, parce qu'ils ont des réserves financières que nous n'avons pas".

mC : Quelle est la plus grande menace pour l’UE ?

Général Jean-Paul Perruche : "Pour l'Union européenne, la plus grande menace pour l'instant, c'est la Russie, indéniablement. Vous avez des attaques hybrides contre des infrastructures pour désinformer, le cyber… tous les jours, de la part des Russes, qui ont des unités complètes, qui sont branchées là-dessus, si vous voulez, déjà depuis plusieurs années.

Donc, il n'y a aucun doute que pour l'Europe, c'est la Russie. Mais il n'y a pas que ça. Si on parle de menaces militaires et de haute intensité, c'est vraisemblablement la Russie. Si on parle des autres menaces que je citais tout à l'heure, y compris la Chine, y compris les États-Unis, qu'on ne peut pas considérer comme un allié indéfectible dans la mesure où le président lui-même nous a désignés comme ses ennemis économiques.

La défense, aujourd'hui, est globale. Il faut la penser militairement, mais il faut la penser dans son ensemble, dans son tout. Et là, on a beaucoup plus d'adversaires, qui sont globalement les nouveaux empires. J'ai cité la Russie, mais la Chine, les États-Unis, demain sans doute l'Inde, peut-être le Brésil, ensuite l'Afrique du Sud. Il y a des pays émergents ou émergés qui sont nettement au-dessus de nos capacités à la fois économiques, démographiques et même industrielles".

mC : Je ne sais plus exactement quel était le nombre de semaines qu’avait donné le président Russe pour vaincre l’Ukraine mais il est vrai que la guerre se poursuit. C’est vrai qu'on peut se poser la question : Est-ce que la Russie est toujours une menace pour l'Union européenne??

Général Jean-Paul Perruche : "Tant que le président Poutine est en place, je pense qu'il ne peut pas s’arrêter de faire la guerre. Parce qu'à la fois, il est dans son délire, avec des objectifs qui sont de reconquête, mais aussi parce qu'il s'est entouré de gens qui, souvent, sont même plus extrémistes que lui. Et donc, s'il cédait sur des objectifs, je ne suis pas sûr qu'il resterait en place.

Donc, pour moi, la menace russe ne s'en ira qu'avec le président, d'une façon ou d'une autre. Tant qu'il est aux manettes, ce sera la guerre. J'en ai peur. La Russie, dans son narratif, n'arrête pas de dire : "je suis envahie par l'OTAN, l'OTAN me menace ", etc. Tout ça, c'est de la flibusterie, c'est des mensonges. L'OTAN n'a pas dans ses objectifs quelconque d'attaquer un pays. L'OTAN, c'est une alliance défensive, donc ce n'est pas une alliance offensive. D'ailleurs, on l'a vu dans les Balkans, puisqu'on a mis quatre ans à l'époque pour intervenir dans un problème interne. L'OTAN était d'ailleurs complètement déplanifiée par rapport à la Russie en février 2022. Elle ne planifiait plus pour faire un conflit contre les Russes depuis longtemps. Il a utilisé ça parce que, pour mobiliser ses troupes et faire que la population accepte les victimes, il fallait qu'il y ait un ennemi extérieur qui soit grossi, déformé, etc. Et c'est nous".

mC :  La montée du totalitarisme dans plusieurs pays européens, est-elle une menace pour l’Union européenne ?

Général Jean-Paul Perruche : "Oui, clairement. Si je me réfère à leurs déclarations et à leurs programmes politiques, que ce soit en France ou ailleurs, j'observe que les partis radicaux sont adversaires de l'Union européenne. Ils ne voient pas l'Union européenne comme une solution, qu'elle est, à nos problèmes et à nos faiblesses, mais comme un problème.

Et ils pensent que si on reprend la totalité des responsabilités des conduites des affaires, y compris dans le domaine économique, dans nos pays, on va être plus fort. Je m'inscris totalement en faux, pas moi seulement, mais beaucoup d'autres, contre ce raisonnement-là.

Ce n'est pas en cassant l'Union européenne qu'on va devenir plus fort. On va devenir plus faible. Et je vais vous dire, il y a un risque qui me paraît majeur, c'est que si l'Union européenne se détricotait demain, les pays européens seraient obliger d’aller chercher des appuis chez des sponsors plus puissants qu'eux. Et on verrait peut-être des pays aller chercher les Américains, au prix de leur souveraineté d'ailleurs, en partie. D'autres aller chercher les Russes, et puis d'autres peut-être les Chinois. Et qu'est-ce qui pourrait se passer dans le futur?? C'est une sorte de balkanisation de l'Europe, avec le risque de voir la guerre revenir, parce que les confrontations entre empires, ceux que j'ai désignés tout à l'heure, ne vont pas se faire sur leur territoire. Ils sont tous nucléaires, ils ne veulent pas le cataclysme final. La guerre sera réservée dans des confrontations et territoires extérieurs qui ne sont pas dotés du nucléaire. En Europe, il n’a pas beaucoup de gens qui sont doté du nucléaire.

Mais si tous les autres pays européens étaient assujettis à l'influence de notre puissance, que deviendrions-nous?? Sans doute pas grand chose".

mC : Sommes-nous davantage dans le soft ou le hard power dans l’UE ?

Général Jean-Paul Perruche : "Dans l'Union européenne, nous sommes les seuls à avoir un équipement nucléaire qui est crédible, une force de dissuasion qui est crédible, même par Poutine. Il n'y a pas d'ambiguïté là-dessus. Le problème, c'est que cette force nucléaire, vous ne pouvez pas l'utiliser parce qu'on vous a détruit un bateau au large de la Baltique ou de la Méditerranée. Vous n'allez pas l'utiliser parce que vous avez des attentats sur votre sol qui sont fomentés par la Russie.

Il vous faut, en complément, une dissuasion conventionnelle qui puisse faire la guerre sans recourir au nucléaire, lorsque le niveau de la guerre ne touche pas à votre existence même. Voilà la problématique telle qu'elle se pose. Donc, à votre question, je réponds que oui, bien sûr, la France a d'abord une armée, une armée bonsaï, mais qui est une armée opérationnelle, parce que les Français ont fait des combats sans arrêt depuis la décolonisation.

Oui, on est opérationnel, mais avec une armée réduite. Et deuxièmement, on est fort de notre dissuasion, mais notre dissuasion, même si on tente de l'élargir sur des bases qui restent à préciser, le président s'y emploie, mais cette dissuasion, on n'est pas sûr de couvrir les intérêts existentiels de tous les pays de l'Europe, à cause de nos manques de capacités, d'ailleurs. Et puis, en plus, je ne suis pas sûr que les Américains, qui ont vraiment la capacité, engageraient le feu nucléaire pour sauver les pays baltes. C'est une interrogation".

mC : Comment se porte l’Union européenne aujourd’hui face aux conflits internationaux ?

Général Jean-Paul Perruche : "Elle se défend en soutenant l'Ukraine dans la guerre de haute intensité. On parle beaucoup actuellement d'une européanisation de l'OTAN, moi je n'y crois que moyennement, on va voir quelle distance le président américain va prendre par rapport à l'OTAN, mais ça me paraît difficile, sachant que tous les postes de leadership sont aux mains des américains.

Aussi, les américains fournissent des capacités dont les européens sont dépourvus. Les Européens continuent de croire que si les choses étaient vraiment sérieuses, les Américains seraient là. Ça reste pour moi un point d'interrogation. Je ne sais pas, ça dépendrait des conflits, mais il y a des scénarios dans lesquels ce n'est pas évident.

À côté de ça, les Européens, comme je le disais, ont pris conscience de leur faiblesse, donc se réarment. Mais ce sont des projets pour 2030-2045. Les années à venir sont quand même délicates à gérer".

mC : Justement, on parle de développement de l'armement. J'avais une question plus locale, par rapport à la future base de Luxeuil, avec l'arrivée d'un nouveau Rafale et son missile nucléaire. Est-ce justifié pour vous cette nouvelle base ?

Général Jean-Paul Perruche : "Il faut bien, si vous voulez, mettre les avions quelque part. Et je pense que, dans le raisonnement du ministère des Armées et donc du Président, il y avait l'idée de positionner les unités militaires, dont on sait qu'elles ont des retombées économiques pour les régions, ou bien dans des secteurs où, pour des raisons opérationnelles, c'est important de les avoir là.

Alors, moi, je pense que c'est bien. Oui, avant, il y avait Dijon. Dijon, économiquement, est supérieur à Luxeuil. Donc, peut-être que ça a joué, je ne sais pas. En tout cas, il faut que les avions puissent être stationnés quelque part. Il faut qu'ils soient entretenus et que les pilotes puissent s'entraîner.

Ça, c'est sûr, il faut que les Français le comprennent. Il ne peut pas y avoir de défense sans armées entraînées. Je vois régulièrement que les avions font du bruit, les bateaux font des vagues. Mais il faut savoir ce qu'on veut. Si la France veut redoubler l'expérience de 1940, on peut le faire, mais il ne faut pas se plaindre".

mC : Selon vous, qu'est-ce qui fait aujourd'hui la supériorité d'une armée : la technologie, le nombre de militaire, la formation, le renseignement ou la capacité industrielle… ?

Général Jean-Paul Perruche : "C’est tout ça. Vous avez cité tous les points les plus importants. La technologie est importante : on a vu qu'à la lumière de la guerre avec l'Ukraine, et puis maintenant dans le Moyen-Orient, que les drones et les missiles étaient devenus les engins principaux de combat. Alors qu'avant, on pensait que les guerres se passaient sur le front et qu'il ne fallait pas que le front se fasse percer. Mais aujourd'hui, on voit qu'on peut détruire politiquement un régime avec des missiles et des drones. C'est ce qu'essayent de faire les Américains en Iran, par exemple. Alors, ce n'est pas fini, parce que ça dépend de la capacité de résilience des États et de la population.

Et à côté de ça, la technologie, oui. La quantité, évidemment, parce qu'on voit bien qu'avec la technologie, il y a une question de coût-efficacité. Si l'efficacité s'obtient à des coûts prohibitifs, c'est bien d'avoir la technologie, mais on n'aura pas forcément tous les effets souhaités. On le voit bien aujourd'hui dans la guerre anti-drone, où on est obligé de mettre en œuvre des missiles anti-drone de plusieurs millions d'euros contre des drones qui coûtent 50.000. Ça, ça ne peut pas coller. On voit bien que l'aspect quantitatif est très important aussi.

J'ai cité la résilience, je cite la qualité et la quantité des armements, je cite naturellement le nombre de combattants et la qualité des combattants, qui doivent être d'ailleurs épaulés par leur société, parce que se faire casser la pipe pour ses concitoyens ne suppose pas que les concitoyens s'en désintéressent, autrement vous n'allez plus avoir de militaires.

L'industrie, bien sûr. Grâce à ce qu'on a fait dans le passé, on a quand même des industries de défense qui tiennent la route. La France est devenue le deuxième pays exportateur. Ça ne va pas être facile de garder ce rang-là, parce que, depuis que d'autres pays se réarment à vitesse grand V, il y aura une compétition farouche. Là aussi, il faudrait évoquer la constitution de champions européens et d'une base industrielle technologique de défense au niveau européen.

Et puis, comme je l'ai cité tout à, l'heure, la capacité des Européens à travailler ensemble, à avoir une capacité opérationnelle. On parle souvent d'armée européenne. On ne peut pas faire une armée européenne tant qu'il n'y a pas un État européen. Mais ce qu'on peut très bien faire, c'est une capacité opérationnelle, militaire, d'intervention face à des scénarios qu'on aurait étudiés en commun entre Européens.

Une force qui serait constituée sur ce qu’est l'OTAN aujourd’hui, avec une structure décisionnelle qui serait collégiale, entre les États, et une structure opérationnelle qui serait unifiée, unitaire".

mC : Du coup, je crois que vous avez plutôt répondu à ma dernière question. Que faudrait-il pour l'Union européenne pour qu'elle soit en pleine puissance?  Donc la capacité des Européens à travailler ensemble, on peut dire ça?

Général Jean-Paul Perruche : "Absolument, oui, bien sûr. C'est fondamental. C'est pour ça que tout ce qui divise l'Europe est mauvais. On n'envisage pas demain. On le voit bien d'ailleurs. Quand vous avez des États commandés par des nationalistes ou des populistes, ces États-là deviennent concurrents très vite entre eux. Si vous suivez le discours de certains dirigeants politiques français, vous voyez que l'Allemagne est désignée comme un adversaire potentiel, c’est extrêmement dangereux. C'est ce que je disais tout à l'heure de la balkanisation d'Europe et du retour de la guerre, cette fois-ci, sur le continent européen".

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