Un bol ébréché, une assiette brisée ou un vase fendu ne sont pas nécessairement condamnés à finir à la poubelle. Céline Girard leur offre une seconde vie grâce au kintsugi, un art traditionnel japonais qui consiste à réparer les céramiques en soulignant leurs fissures plutôt qu’en les dissimulant. Dans son atelier Yumi Kintsugi, situé au 13 Grande Rue, elle met en œuvre un savoir-faire minutieux fondé sur l’utilisation de la laque végétale urushi.
Cette approche repose sur un principe esthétique singulier : la réparation ne cherche pas à rendre à l’objet son apparence initiale. Au contraire, les traces de l’accident deviennent visibles et participent à son identité. ”Redonner vie à des pièces abîmées ou brisées est devenu une évidence”, explique l’artisane. Une fois restaurés et soulignés par l’or, les objets acquièrent, selon elle, ”ce supplément d’âme qui les rend uniques”.
Un retour à l’artisanat d’art
Originaire de Franche-Comté, Céline Girard a d’abord suivi une formation artistique avant de se spécialiser dans le travail du bois. Titulaire d’un baccalauréat littéraire option arts plastiques, elle intègre ensuite la Haute École des Arts du Rhin, à Mulhouse, où elle étudie pendant deux ans. Elle poursuit son parcours avec plusieurs formations professionnelles : un certificat d’aptitude professionnelle (CAP) de menuiserie au lycée privé Marteroy, à Vesoul, puis un CAP d’ébéniste et de tourneur au lycée des Arts du Bois, à Moirans-en-Montagne.
Après ces années de formation, elle s’oriente vers le secteur de la communication et exerce pendant plusieurs années en entreprise. Une expérience qui ne l’éloigne pas durablement de sa première vocation. ”Après plusieurs années marquées par un parcours normatif, le retour à l’artisanat d’art s’est imposé comme une nécessité profonde”, nous raconte-t-elle.
C’est au fil de recherches sur Internet qu’elle découvre le kintsugi. Séduite par cette pratique ancestrale, elle approfondit ses connaissances auprès de trois artisans : Martine Rey, Nicolas Pinon et Blandine Hamon, des laqueurs formés au Japon. Ces rencontres et les formations suivies à leurs côtés lui permettent d’acquérir les techniques nécessaires à la restauration traditionnelle. Elle crée ensuite l’Atelier Yumi Kintsugi pour faire connaître et partager cette pratique.
Une technique japonaise qui met en valeur les cicatrices
Le kintsugi, dont le nom associe les termes japonais kin, qui signifie ”or”, et tsugi, qui renvoie à la jointure ou à l’assemblage, est particulièrement employé pour restaurer les céramiques. Ses origines exactes restent incertaines, mais les premiers exemples de réparations de ce type remontent à la période Muromachi, aux XVe et XVIe siècles, dans un contexte marqué par le développement de la cérémonie du thé au Japon.
Contrairement aux méthodes qui visent à masquer les défauts, le kintsugi rend les lignes de fracture visibles grâce à une finition dorée ou à d’autres poudres métalliques. La réparation devient ainsi une composante du décor.
Pour Céline Girard, cette démarche est également liée à une réflexion sur la durabilité et la valeur des objets. Plutôt que de remplacer une pièce endommagée, il s’agit de préserver un objet auquel son propriétaire est attaché. La technique fait aussi écho au wabi-sabi, une conception esthétique japonaise qui invite à reconnaître la beauté de l’imperfection et des marques du temps.
Le résultat dépend toutefois de chaque pièce : la forme de l’objet, le nombre de fragments, l’importance des ébréchures et les éventuels manques déterminent les étapes de restauration et le rendu final.
Plusieurs semaines de travail pour une réparation
La restauration traditionnelle repose sur une succession d’opérations précises. La première consiste à examiner et à nettoyer les fragments afin de déterminer leur position avant l’assemblage. Les morceaux sont ensuite recollés à l’aide d’une préparation associant laque végétale urushi, eau et farine de blé ou de riz. Les fissures et les jointures sont comblées avec un enduit composé de laque et de poudre minérale. Cette étape peut être répétée plusieurs fois, avant un ponçage destiné à obtenir une surface régulière.
La réparation est ensuite recouverte de plusieurs couches de laque noire. Une dernière couche de laque rouge, appelée bengara urushi, permet l’application de la poudre d’or.
Le temps constitue une contrainte essentielle de cette méthode. La laque urushi ne durcit pas simplement au contact de l’air : sa polymérisation nécessite des conditions particulières de température et d’humidité. Les différentes couches doivent sécher lentement dans un meuble spécifique, appelé furo ou muro.
À l’atelier bisontin de Céline Girard, il faut ainsi compter entre quatre et huit semaines en moyenne pour une restauration traditionnelle. Un délai qui s’explique par les temps de durcissement successifs et la nécessité de respecter chaque étape.
La laque urushi, une matière naturelle exigeante
La laque utilisée pour le kintsugi est une résine extraite de l’arbre Rhus verniciflua, qui pousse principalement en Asie. Récoltée notamment au Japon par incision de l’écorce, elle est ensuite filtrée et brassée pour homogénéiser sa texture. Une fois polymérisée, cette matière offre une finition résistante et imperméable, adaptée à différents supports. Si le bois est traditionnellement privilégié pour les objets laqués, la laque peut également être appliquée sur la céramique, le cuir, le papier ou le métal.
L’Atelier Yumi Kintsugi propose également des objets en bois laqués selon deux méthodes traditionnelles japonaises : le Tsugaru et le Fuki urushi. Ces techniques permettent d’obtenir des rendus différents, allant de surfaces décoratives travaillées à des finitions qui mettent en valeur le veinage du bois.
La durabilité de ces objets suppose néanmoins un entretien adapté. Pour les céramiques restaurées au kintsugi comme pour les objets laqués, l’artisane recommande un lavage délicat à la main, avec une éponge non abrasive et un savon doux. Le lave-vaisselle, le micro-ondes et les détergents agressifs sont à proscrire afin de préserver les réparations et les finitions.
Une restauration sur mesure
Dans son atelier, Céline Girard restaure principalement des objets en porcelaine, en grès, en faïence ou en terre cuite. La vaisselle utilitaire, comme les bols, les théières et les assiettes, côtoie les objets décoratifs, notamment les vases et les statuettes. D’autres demandes peuvent être étudiées au cas par cas.
Chaque projet fait l’objet d’un devis, établi après analyse de la pièce. Le prix varie notamment selon le nombre de fragments à assembler, l’importance des parties manquantes et le choix de la finition : or 24 carats, argent, laque colorée ou poudre métallique non précieuse.
Cette méthode ne convient cependant pas à toutes les attentes. ”Si vous recherchez une restauration « invisible » qui cache les défauts, cette technique ne sera pas adaptée”, précise Céline Girard. Le principe du kintsugi est précisément de conserver la mémoire de la cassure et de la transformer en élément visible.
Céline Girard défend ainsi une autre manière de considérer les objets du quotidien : non plus comme des biens à remplacer dès qu’ils sont endommagés, mais comme des pièces dont l’histoire peut se poursuivre grâce à un travail artisanal patient.
Infos pratiques
- Atelier Yumi Kintsugi - Céline Girard
- 13 Grande Rue, 25000 Besançon
- Téléphone : 06 88 64 95 09
- Site internet : yumi-kintsugi.fr


