*Johann Naldi est galeriste, expert et chercheur, spécialisé dans l’art du XIXe siècle. Il s’est fait connaître du grand public à travers plusieurs découvertes intrigantes, dont celle d’un nu inédit attribué à Gustave Courbet, acquis pour quelques euros lors d’une vente aux enchères où son attribution au peintre franc-comtois n’avait pas été identifiée.
Ces découvertes ont contribué à sa notoriété médiatique, mais aussi suscité des réserves et des critiques dans certains milieux du marché de l’art et auprès d’institutions spécialisées. Son parcours a notamment été marqué par la controverse autour de la ”malle des Arts incohérents”, une affaire qui a donné lieu à des interrogations sur l’authenticité et la provenance des œuvres et documents présentés.
Le dossier oppose depuis plusieurs années différentes appréciations sur l’attribution du tableau de Gustave Courbet. Deux chevreuils au repos dans un paysage de neige, daté de 1866, avait été adjugé 156 250 euros, frais compris, lors d’une vente organisée par la maison Osenat à Fontainebleau, le 20 mars 2022.
Plus d’un an après la vente, en avril 2023, l’acquéreur avait soumis l’œuvre au Comité Courbet. Celui-ci avait refusé son attribution à Gustave Courbet et décidé de ne pas l’intégrer au futur catalogue raisonné de l’artiste. Une procédure judiciaire en annulation de la vente avait ensuite été engagée contre le vendeur, la maison Osenat et l’expert ayant assisté cette dernière, Thomas Morin-Williams, membre de l’Union franc?aise des experts.
Dans ce contexte, le tribunal a désigné Gilles Perrault comme expert judiciaire. Agréé près la Cour de cassation et spécialiste de la détection des faux et contrefaçons artistiques, celui-ci a conduit pendant plusieurs mois des opérations d’expertise contradictoire.
Une conclusion favorable après plusieurs mois d’expertise
Initialement réservé sur l’attribution du tableau, Gilles Perrault indique avoir fait évoluer son analyse au regard des éléments matériels, documentaires, historiques et stylistiques présentés par les parties.
Son rapport aboutit à une conclusion sans ambiguïté sur l’authenticité de l’œuvre : ”Cette oeuvre étant de la même main que certains tableaux reconnus de Gustave Courbet, circa 1866, qui figurent dans des musées nationaux et dans les deux catalogues raisonnés qui font autorité, du nom de leur auteur respectif Fernier et Courthion, cette oeuvre doit être considérée authentique. Aucun élément factuel contraire n’a été trouvé.”
L’expert explique également que son avis a évolué au cours de la procédure : ”À la suite notamment du dire de Me Duchmann pour la Galerie Johann Naldi qui apportait des éléments nouveaux, j'ai expliqué pourquoi mon avis sur l'authenticité de l'oeuvre était devenu positif et nous en avons débattu contradictoirement.”
Le rapport rapproche notamment le tableau de deux œuvres de Courbet conservées au Musée national de Varsovie et au Musée des Beaux-Arts de Troyes. Selon l’expertise, leurs caractéristiques techniques et stylistiques présentent des similitudes avec celles de l’œuvre litigieuse.
Les analyses scientifiques réalisées dans le cadre de la procédure concluent par ailleurs que les pigments utilisés sont compatibles avec une exécution dans la seconde moitié du XIXe siècle. Elles ne feraient donc pas obstacle à la date de 1866 portée sur le tableau.
Une œuvre déjà présentée au musée Courbet d’Ornans
Le parcours du tableau constitue un autre élément important du dossier. Avant sa vente, l’œuvre avait été présentée au musée Gustave Courbet d’Ornans dans le cadre de l’exposition Courbet / Hodler : une rencontre, organisée d’octobre 2019 à janvier 2020 à l’occasion du bicentenaire de la naissance du peintre.
Cette manifestation scientifique bénéficiait du soutien du musée d’Orsay, partenaire scientifique du musée Courbet, selon les éléments communiqués à la rédaction. Le tableau avait ensuite été proposé aux enchères avec une estimation initiale de 80 000 euros. Il avait finalement suscité une importante bataille d’enchères et atteint 156 250 euros, frais compris. L’acquéreur avait été informé avant la vente que l’œuvre n’avait pas été soumise au Comité Courbet. Il avait néanmoins décidé de l’acquérir, selon Johann Naldi.
Une provenance liée à Théodore Duret
La provenance historique du tableau constitue également un axe central des débats. L’œuvre est présentée comme provenant de la collection de Théodore Duret, critique d’art et collectionneur de la fin du XIXe siècle, proche de Gustave Courbet et auteur d’une des premières biographies consacrées au peintre.
Après le décès de Théodore Duret, une vente de sa collection avait été organisée à l’Hôtel Drouot, le 25 novembre 1931. Cette dispersion est traditionnellement associée à ce que les historiens de l’art désignent comme ”l’affaire Duret”, certaines œuvres ayant alors été suspectées d’être apocryphes.
Le rapport judiciaire invite toutefois, selon ses auteurs, à nuancer cette interprétation. Des articles de presse publiés à l’époque* ont notamment fait état de la présence possible d’œuvres authentiques parmi les lots vendus. Johann Naldi et Thomas Morin-Williams indiquent également avoir retrouvé des documents d’époque permettant, selon eux, d’établir que le tableau avait été acquis lors de cette vente par Jacques de La Chaume, neveu et héritier de Théodore Duret.
Le rapport de Gilles Perrault considère ainsi que rien, sur les plans scientifique et chronologique, ne ferait obstacle à une acquisition de l’œuvre par Théodore Duret du vivant de Courbet. Thomas Morin-Williams résume cette lecture ainsi : ”Les travaux menés dans le cadre de cette procédure montrent que le dossier de la succession Duret est infiniment plus complexe que ne le laisse entendre une lecture devenue traditionnelle. Les sources contemporaines de la vente révèlent une réalité beaucoup plus nuancée, qui impose aujourd'hui de reconsidérer certaines affirmations tenues jusqu'à présent pour acquises.”
Le débat autour de la date inscrite sur la toile
L’expertise judiciaire revient également sur un élément matériel qui avait joué un rôle dans l’avis négatif du Comité Courbet. Selon Gilles Perrault, une confusion aurait été faite entre l’inscription ”..66”, qui correspondrait à une date, et un supposé monogramme ”GC”.
Après réexamen, l’expert écrit : ”J’ai réexaminé les traces (chiffres ou initiales) et j’ai conclu qu’il s’agissait effectivement du nombre ”66” précédé de deux petits traits ou points de la même couleur rouge appliquée à l’aide d’un pinceau pointu : le Comité Courbet s’était donc trompé dans son avis du 2 juillet 2023.”
Cette interprétation est vivement défendue par Johann Naldi, qui estime que cette distinction constitue un élément important dans le dossier. ”Le rapport judiciaire met en évidence une erreur d'appréciation particulièrement préoccupante. Le Comité Courbet, qui revendique une expertise de référence et affirme procéder à un examen approfondi des œuvres qui lui sont soumises, est pourtant parvenu à confondre une simple date avec une signature", écrit-il dans un communiqué. Le galeriste poursuit en contestant plus largement la méthodologie suivie par le Comité.

Une controverse sur les méthodes d’authentification
Au-delà du seul tableau, l’affaire soulève la question de la place du Comité Courbet dans l’authentification des œuvres attribuées au peintre. Les éléments communiqués à notre rédaction rappellent que la saisine de cet organisme privé n’est pas présentée comme une obligation juridique préalable à l’attribution d’une œuvre à Gustave Courbet. Ses avis sont décrits comme consultatifs.
Thomas Morin-Williams met toutefois en cause le manque de motivation détaillée des décisions du Comité : ”Il est pour le moins singulier qu'un organisme dont les avis sont susceptibles d’influencer la valeur économique d'une œuvre précise lui-même qu'ils ne constituent ni une garantie d'authenticité, ni un certificat, tout en refusant d'en exposer les fondements. Comment le propriétaire d'un tableau peut-il comprendre ou discuter une décision dont les motifs ne lui sont jamais communiqués ?”
Le galeriste parisien indique par ailleurs que les sessions d’examen du Comité se tiennent à Paris et à New York et que les demandes d’avis sont facturées 1 000 euros à Paris, ou 2 800 dollars à New York, avec des tarifs inférieurs pour les dessins. Autre sujet de contestation : l’identité des cinq membres du Comité Courbet, qui n’est pas rendue publique selon les éléments transmis.
Johann Naldi estime que cette situation pose une question de transparence : ”Pourquoi le Comité Courbet fait-il exception ? Comment apprécier la compétence, le parcours scientifique ou les éventuels domaines de spécialisation de personnes dont l’identité demeure cachée ? À ce stade, ”Comité Courbet” constitue davantage une marque publicitaire qu'une véritable signature scientifique.” Il ajoute : ”L’autorité ne peut résulter de l’anonymat ; elle se construit par la transparence, la compétence et la contradiction étayée.”
La succession Duret au cœur d’un autre désaccord
Le dossier fait également référence à un article publié en décembre 2025 dans les Cahiers d’étude de l’Institut Courbet, consacré à la succession de Théodore Duret.
Johann Naldi conteste la lecture qui y est proposée et reproche notamment à son auteur, la conservatrice de l’Institut Courbet, de ne pas avoir suffisamment pris en compte certaines sources de presse contemporaines de la vente de 1931 : ”Une recherche scientifique ne peut se limiter à retenir les seules sources confortant une thèse préétablie tout en écartant celles qui l’interrogent ou la contredisent.”
Il estime également que la publication, intervenue pendant l’expertise judiciaire portant sur une œuvre issue de la succession Duret, méritait d’être interrogée sur le plan de son opportunité. Ces appréciations relèvent toutefois de la position défendue par les parties favorables à l’authenticité du tableau.
Un précédent pour le marché de l’art ?
Pour les défenseurs de l’authenticité du tableau, son parcours constitue également un précédent dans les relations entre expertise scientifique, institutions muséales et marché de l’art. Thomas Morin-Williams souligne que la présentation de l’œuvre au musée Courbet d’Ornans, sa provenance et sa qualité auraient constitué autant d’éléments de confiance lors de la vente de 2022 : ”Dans un marché devenu particulièrement prudent, il est aujourd'hui exceptionnel qu'un tableau attribué à Gustave Courbet soit proposé aux enchères sans avoir été présenté au Comité Courbet.”
Johann Naldi considère, pour sa part, que "le succès commercial de cette vente a démontré qu'un tableau attribué à Gustave Courbet pouvait convaincre le marché sans avoir reçu l'aval préalable du Comité Courbet.”
Le galeriste établit également un parallèle avec un autre tableau, La Grande Baigneuse, qu’il présente comme ayant connu un parcours muséal comparable mais une réception différente lors de sa mise sur le marché. Il affirme notamment que ”les deux tableaux avaient pourtant été exposés durant plusieurs mois au musée Courbet d’Ornans, institution de référence consacrée à l’œuvre du peintre, située à quelques mètres seulement de l’Institut Courbet.”
Selon lui, l’absence de réserve publique lors de l’exposition, puis l’intervention de l’Institut au moment de la commercialisation de La Grande Baigneuse, soulèveraient des interrogations sur les pratiques de l’organisme.

Une nouvelle étape dans le contentieux
L’expertise judiciaire constitue désormais un nouvel élément majeur dans le contentieux né de la vente de 2022. Elle ne clôt pas, à elle seule, l’ensemble de la procédure judiciaire : ses conclusions doivent être replacées dans le cadre du litige opposant les différentes parties.
Sur le fond scientifique, Gilles Perrault affirme néanmoins avoir abouti à une conclusion positive après examen contradictoire des éléments versés au dossier : ”Cette oeuvre doit être considérée authentique. Aucun élément factuel contraire n’a été trouvé.”
L’affaire dépasse ainsi le seul cas de Deux chevreuils au repos dans un paysage de neige. Elle pose plus largement la question des critères permettant d’établir l’authenticité d’une œuvre ancienne, de la place respective des analyses scientifiques, des archives, de la comparaison stylistique et de la provenance, ainsi que du rôle des comités d’experts dans un marché où une attribution peut avoir des conséquences importantes sur la valeur d’un tableau.
À ce stade, le rapport de Gilles Perrault constitue une expertise judiciaire favorable à l’authenticité de l’œuvre. Il vient surtout ajouter une nouvelle pièce à un débat engagé depuis la vente de Fontainebleau en 2022 et marqué, depuis 2023, par des conclusions contradictoires sur l’attribution du tableau à Gustave Courbet.
* Journal La Liberte? du 30 novembre 1931 : "On se souvient qu’il y avait, dans la collection The?odore Duret, 111 tableaux que les experts ont reconnus outrageusement faux. [...] D’autant plus que, parai?t-il quelques-uns de ces tableaux, suspects aux experts, pourraient bien e?tre authentiques !"
Journal Aux e?coutes du 28 novembre 1931 : "Il y eut de vives protestations dans la salle quand on vit adjuger [...] de grands paysages, anime?s de chevreuils et dont la signature de Courbet avait e?te? gratte?e[...]. Protestations motive?es non pas seulement par le fait que quelques pie?ces authentiques se trouvaient probablement parmi les autres[...]."


