Sur ce site industriel de 12 000 m², qui emploie 150 personnes, Peugeot Saveurs maîtrise l’ensemble de la fabrication de ses moulins : tournage du bois, peinture, travail du métal, assemblage, conditionnement et expédition. ”Littéralement, on rentre du bois, on sort des moulins”, nous résume Frédéric Aubry, directeur des achats de l’entreprise.
La manufacture produit environ deux millions de moulins par an, expédiés dans plus de 85 pays, soit près de 10 000 pièces qui sortent de l'usine chaque jour. Les modèles en bois représentent ”une très grande majorité” de la production quotidienne, précise le directeur général, Sébastien Zott.
Un approvisionnement en bois ancré dans le territoire
Pour fabriquer ses moulins, Peugeot Saveurs s'appuie principalement sur le hêtre, une essence particulièrement présente dans les forêts régionales. L’entreprise travaille avec six scieries situées en Haute-Marne, dans le Jura et en Haute-Saône. Chaque année, elle consomme environ 1 800 à 2 000 m³ de bois sous forme de carrelets, ces pièces préparées pour être ensuite tournées dans les ateliers.
”Si on met tous les carrelets bout à bout, ça représente à peu près 400 km de carrelets consommés tous les ans”, illustre Frédéric Aubry. Les arbres exploités ont généralement entre 80 et 100 ans. Un approvisionnement conséquent qui nécessite une organisation anticipée : les besoins de l'année suivante sont estimés dès le mois de juillet, afin de permettre aux scieries de planifier leurs propres achats auprès des propriétaires forestiers et de l’Office national des forêts.
La relation avec ces fournisseurs repose également sur un cahier des charges exigeant. La qualité du bois est déterminante pour les produits commercialisés sous la marque Peugeot. ”Nos moulins sont reconnus et vendus dans le monde entier, un moulin Peugeot, ça a une certaine valeur, même un certain prestige”, souligne le directeur des achats. L’entreprise accepte ainsi de payer le bois plus cher lorsque les exigences de qualité le justifient.
Le choix du hêtre répond à plusieurs critères : sa disponibilité dans la région, sa facilité d’usinage et son aptitude au contact alimentaire. Contrairement au chêne, il permet notamment au sel et au poivre d'être directement en contact avec le bois, sans risque de transfert de substances indésirables, nous explique-t-on.

Le changement climatique, une préoccupation pour la filière
Si la ressource forestière reste essentielle à l’activité de Peugeot Saveurs, son avenir suscite des interrogations. Les épisodes de sécheresse et les fortes chaleurs fragilisent les arbres et peuvent altérer la qualité du bois, un phénomène auquel le fabricant se dit particulièrement attentif.
”La forêt ne peut donner que ce qu'elle a”, rappelle Frédéric Aubry qui constate une évolution des discours des professionnels de la filière. ”Quand j'ai intégré la fonction au début des années 2010, les scieurs me disaient : ne t'inquiète pas, le bois, il y en aura toujours. Quinze ans après, ils me disent : attention, on va sans doute rencontrer des problèmes, même de notre vivant.”
La raréfaction du hêtre pourrait notamment intervenir plus rapidement que prévu. Selon les projections évoquées par le directeur des achats, les difficultés pourraient se manifester à l'horizon 2050. L’entreprise suit donc les recherches et expérimentations menées à l’échelle nationale et européenne pour identifier les essences susceptibles de mieux résister aux évolutions climatiques.
Mais les conséquences concernent aussi l'apparence du bois utilisé. Les sécheresses peuvent provoquer des variations de couleur et des marques qui ne correspondent pas nécessairement à un défaut de qualité. ”Il va falloir petit à petit éduquer nos consommateurs, nos clients, en disant : attention, ce que vous identifiez, vous consommateurs, comme un défaut de bois, ce n'est pas un défaut”, explique Frédéric Aubry. Pour illustrer son propos, il compare les différences naturelles du bois à celles des êtres humains : ”Il y en a qui ont des tâches de rousseur, il y en a qui n'ont pas de tâches de rousseur, il y en a qui ont la peau claire et la peau foncée, ça ne fait pas de nous des êtres plus ou moins valeureux. Le bois, c'est pareil.”
Cinq millions d'euros investis dans l'outil industriel
Au-delà de l’approvisionnement, l’entreprise entend également optimiser sa production et limiter les pertes de matière. Depuis 2021, Peugeot Saveurs a investi environ cinq millions d’euros dans son outil industriel.
”On a maintenant un outil à la pointe de la technologie et qui permet de travailler encore mieux”, indique Sébastien Zott. Cette modernisation doit notamment contribuer à réduire les déchets et les copeaux de bois. L'entreprise a également développé des gammes de produits de second choix, permettant de valoriser des corps de moulins tournés qui auraient autrement été écartés de la production classique.
Pour le directeur général, cet engagement s'inscrit dans une démarche globale, qui concerne aussi bien les achats que la fabrication. ”Cette responsabilité d'entreprise, c'est un vrai choix au niveau de nos achats, puisqu'on va sourcer très localement, dans le suivi de ce qu'on achète, dans la qualité”, explique-t-il. Une orientation qu'il souhaite également valoriser auprès des marchés internationaux. ”Pour nous, il est vraiment en symbiose avec l'esprit de la marque”, ajoute-t-il, rappelant que l'entreprise est engagée dans la démarche PEFC depuis 2009.

PEFC, une reconnaissance de l'engagement dans la durée
La remise de la distinction PEFC Ambassadeur est venue officialiser cette relation entre le fabricant et le dispositif de certification forestière. Présidente de PEFC France, Christine de Neuville a rappelé les origines et les objectifs de ce label, né de la volonté de propriétaires forestiers français et européens de promouvoir des pratiques de gestion durable.
Aujourd'hui, PEFC représente 300 millions d'hectares de forêts dans 56 pays. Sa démarche repose sur trois dimensions complémentaires : environnementale, économique et sociétale. ”On ne peut pas résumer la forêt à un apport sociétal, à un apport économique ou à un apport de biodiversité”, souligne Christine de Neuville. ”Ce qu'on essaye de faire, c'est que tout ça soit la définition même de la gestion durable, c'est de tenir sur ces trois piliers.”
La présidente de PEFC France s'est particulièrement réjouie de l'ancrage territorial de Peugeot Saveurs. ”Vous allez chercher vos hêtres sur 150-200 km, pas plus, vous faites travailler à Luxeuil une scierie locale, donc, on est presque avec quelque chose d'intégré.” Une proximité entre la forêt, les scieries et l'industriel qui correspond à l'esprit du label.

Elle a également insisté sur la nécessité de penser la gestion forestière sur le temps long. Les arbres destinés à l'exploitation ne parviennent pas tous à maturité au même rythme : le peuplier peut être récolté à partir de 18 ans, tandis que certaines essences de chêne nécessitent 80 à 120 ans. ”On ne peut pas imaginer la gestion durable des forêts si elle ne se fait pas sur le temps long, elle se fait forcément sur le temps long, sinon ça n'a aucun sens”, affirme-t-elle.
Pour Christine de Neuville, l'engagement de Peugeot Saveurs depuis une dizaine d'années justifie pleinement cette reconnaissance : ”C'est pour ça que, pour nous, ce sont des vrais ambassadeurs, parce qu'on ne peut pas imaginer la gestion durable des forêts si elle ne se fait pas sur le temps long.”
Pour Peugeot Saveurs, cette distinction constitue donc autant une reconnaissance du travail accompli qu'un encouragement à poursuivre les efforts engagés. ”Pour nous, aujourd'hui, c'est une reconnaissance de ce travail effectué”, conclut Sébastien Zott. À Quingey, où le bois continue de passer entre les mains de 150 salariés avant de devenir un moulin distribué dans le monde entier, l'entreprise entend ainsi conjuguer héritage industriel, ancrage local et adaptation aux défis forestiers de demain.


