Une œuvre d’art peut être belle ou laide, émouvante ou insupportable, brillante ou médiocre, c’est tellement subjectif. On peut l’aimer, la détester, ne rien y comprendre ou au contraire s’y reconnaître. On peut être d’accord avec son message ou profondément en désaccord. C’est même tout l’intérêt. Parce qu’une société dans laquelle l’art ne pourrait montrer que ce qui plaît au plus grand nombre serait une société terriblement triste. Et sans doute une société en danger.
Depuis toujours, les artistes se mêlent de ce qui ne les regarde pas, c'est pour ça qu'on les aime... ou pas. Ils dénoncent, caricaturent, contestent, provoquent le pouvoir, interrogent la religion, la morale, la guerre, la police, la bourgeoisie, les mœurs, les injustices sociales ou les travers de leur époque.
Goya a peint les horreurs de la guerre. Picasso a transformé Guernica en symbole universel de la dénonciation de la violence. Les caricaturistes ont ridiculisé les puissants bien avant l’existence des réseaux sociaux. Les écrivains ont été censurés, emprisonnés ou exilés. Les chansons ont porté des colères politiques et sociales. Le théâtre, la photographie, la sculpture, le cinéma, la peinture, le graffiti, la danse, la broderie, la céramique... : tous les arts peuvent devenir des espaces de contestation. Et heureusement.
L’art engagé n’est d’ailleurs pas une anomalie de l’histoire de l’art. Il en fait partie. Alors revenons à Besançon. La fresque de Nacle peinte mardi 22 septembre 2026 n’avait pas vocation à être aimée de tout le monde. On pouvait ne pas aimer ce CRS central et massif, allégorie de la Mort faisant également penser à Dark Vador, ni les mots "La police tue". On pouvait trouver l’œuvre trop violente, trop caricaturale, trop politique, trop sombre. On pouvait contester son message ou sa représentation de la police. On pouvait même la trouver artistiquement ratée (quoique le coup de bombe de Nacle est techniquement racé). C’était notre droit. Mais ce droit fonctionne dans les deux sens.
L’artiste avait, lui aussi, le droit de produire une œuvre qui ne plaise pas (et ce n'est pas la première et ce ne sera pas la dernière). Après celle du boulevard Diderot de l'allégorie de la Justice enceinte portant un bébé avec une petite fille pour dénoncer l'affaire Lyhanna encensée par tout le monde, la fresque de la Malcombe évoquait notamment, à travers une série de prénoms, de jeunes morts dans les quartiers à la suite d'altercations avec la police. Elle interrogeait la place de la force publique, la loi ”Riposte”, surnommée ”Permis de tuer”.
On peut contester cette lecture. On peut contester les faits auxquels elle renvoie. On peut défendre la police et considérer cette représentation comme injuste ou insultante. Mais est-ce une raison pour effacer l’œuvre ? Et surtout : est-ce une raison pour l’effacer quelques heures seulement après sa réalisation, alors qu’elle avait été peinte sur un mur précisément destiné à l’expression libre ?
Si la réponse est oui, alors posons franchement la question : à quoi sert encore ce mur ?
À afficher ce qui convient ? À permettre aux artistes de s’exprimer à condition de ne pas franchir la frontière invisible de ce que le pouvoir accepte ? À faire du street art… tant qu’il reste décoratif ? Ce serait une curieuse conception de la liberté. Parce que le problème n’est même pas de savoir si son message était juste. Le problème est de savoir qui décide qu’une expression artistique est devenue suffisamment dérangeante pour être effacée, et surtout selon quels critères.
Aujourd’hui, c’est une œuvre qui critique la police. Demain, ce sera peut-être une œuvre qui critique la mairie. Après-demain, une œuvre qui dénonce une politique culturelle, une décision d’urbanisme, une fermeture, une réforme ou un parti politique.
Et après ? Monsieur le maire, quelle est la suite ?
Parce que des artistes qui vont s’exprimer contre des choses avec lesquelles vous ne serez pas d’accord, il va y en avoir un paquet à l’avenir. Des spectateurs qui vont vous huer, également. Des citoyens qui vont critiquer vos décisions, vous interpeller, vous caricaturer ou vous tourner en dérision, certainement. C’est le principe même de la démocratie.
Pas plus tard que le week-end prochain : Jasmin not Jafar, duo féminin anti-patriarcat ou les Vulves Assassines, également un duo féministe et politiquement engagé doivent se produire à Besançon dans le cadre du festival Détonation à La Rodia. Vu la publication sur les réseaux sociaux de ces dernières en prévision de leur concert, il est parfaitement possible, voire plus que probable que leurs prises de position soient exprimées et ne plaisent pas à tout le monde. Et c’est précisément leur droit. Faudra-t-il alors leur demander de modifier leur discours ? Faudra-t-il effacer leurs chansons ? Les retirer d’une programmation parce que leurs convictions déplaisent à certains élus ?
Et les Mardis des Rives, lorsque des élus y ont été hués, faudra-t-il également les effacer de la programmation estivale du Grand Besançon ? Évidemment que non. Parce qu’un élu n’a pas à être applaudi en permanence. Un élu n’est pas propriétaire de la parole publique, il est investi, pour un temps, d’un mandat ou peut-être deux.
Cela signifie qu’il doit accepter qu’une partie de la population l’approuve, qu’une autre le critique, qu’une autre encore s’en moque et qu’une dernière puisse profondément désapprouver son action. C’est le jeu démocratique.
Jean-Louis Fousseret en a fait les frais. Anne Vignot également. Pour ne citer que ces exemples, les travaux du tramway ont suscité leur lot de colères et de critiques. La fermeture du pont de la République a déclenché des réactions parfois extrêmement virulentes. Les réseaux sociaux n’ont épargné personne.
Et c’est et ce sera votre tour, comme ce fut le leur, comme ce sera celui de ceux qui vous succéderont. C’est désagréable ? Sans aucun doute, mais la fonction politique comporte aussi cette exposition.
Les responsables publics, les lois, les réformes... ont toujours été critiqués à la radio, à la télévision, dans les journaux, dans les dessins de presse, les oeuvres d’art. Aujourd’hui, les réseaux sociaux ont amplifié le phénomène. Ils peuvent être injustes, brutaux, stupides. Ils peuvent même franchir les limites de la loi, mais la critique n’est pas une agression et le désaccord n’est pas une faute.
Et lorsque des citoyens sont bloqués sur les réseaux sociaux d’un responsable public parce qu’ils expriment leur désaccord, une question supplémentaire se pose : quelle place laisse-t-on réellement à la contradiction ? Car une démocratie ne se mesure pas seulement à la facilité avec laquelle on peut applaudir. Elle se mesure aussi à la capacité d’accepter d’être contesté.
Il y a, dans cette affaire de fresque, quelque chose qui dépasse largement Besançon et dépasse largement la personnalité de Nacle. C’est notre rapport collectif à la liberté d’expression.
La liberté d’expression ne peut évidemment pas être absolue : elle connaît des limites fixées par la loi, notamment lorsqu’il s’agit de diffamation, de menaces, d’incitation à la haine ou de provocation à la violence. Mais entre ”ce qui est illégal” et ”ce qui me déplaît”, il existe un monde. Et c’est précisément ce monde qu’il faut protéger, encore plus de nos jours. Parce que si la liberté d’expression ne protège que les idées consensuelles, elle ne protège rien.
Elle doit protéger aussi les paroles qui nous irritent. Les dessins qui nous choquent. Les chansons qui nous énervent. Les spectacles qui nous dérangent. Les peintures qui nous mettent mal à l’aise. Les artistes que nous n’aimons pas. Et même, parfois, les œuvres dont nous pensons qu’elles sont profondément injustes. C’est là toute la difficulté.
Défendre la liberté d’expression de quelqu’un avec qui nous sommes d’accord ne demande aucun courage. La vraie liberté commence lorsque nous acceptons que quelqu’un puisse dire quelque chose que nous détestons. C’est aussi pour cela que l’art et la culture sont indispensables. Sans eux, les esprits ne s’élèvent pas, ils se replient.
Une société privée de culture, de contradiction et de création finit par ne plus savoir se regarder elle-même. Et lorsque l’on commence à décider ce qui peut être montré, chanté, peint, écrit ou joué en fonction de ce que le pouvoir considère comme acceptable, on ne protège plus la société : on rétrécit son espace de liberté. Il suffit de regarder l’histoire pour savoir où peuvent mener les sociétés qui veulent contrôler l’art et la pensée. Les régimes autoritaires ont toujours eu un problème avec les artistes. Parce qu’un artiste libre est difficile à contrôler, une chanson peut devenir un cri, un dessin peut devenir un symbole, un mur peut devenir une tribune, une pièce de théâtre peut poser une question qu’un discours politique ne veut pas entendre. Et un simple prénom peint sur un mur peut rappeler une histoire qu'on préférerait oublier.
À Besançon, cette tradition de contestation n’est d’ailleurs pas nouvelle. À Besac, il y aura toujours des voix qui s’élèveront, parce qu’une ville vivante n’est pas une ville silencieuse.
Alors non, effacer une fresque ne fera pas disparaître les idées qu’elle porte.
Effacer un dessin ne fera pas disparaître une colère. Déprogrammer un artiste ou un évènement ne fera pas disparaître une opinion. Bloquer un citoyen sur un réseau social ne fera pas disparaître son désaccord. Et repeindre un mur ne permettra jamais de repeindre la pensée des habitants. Entraver la liberté d’expression n’est pas un moyen de la détruire. C’est parfois, au contraire, le meilleur moyen de lui donner encore plus de visibilité, (d'ailleurs, Nacle remercie le maire pour la visibilité donnée à son oeuvre dans une story Facebook ce mercredi).
Un mur effacé laisse une trace. Une œuvre censurée laisse une histoire. Et une parole empêchée trouve souvent un autre endroit pour réapparaître. Alors, plutôt que d’effacer les murs, peut-être faudrait-il simplement accepter ce qu’ils sont censés être, surtout lorsque c’est un mur de ”expression libre” : des espaces où la société se regarde, se dispute, se questionne et parfois se met en colère.
C’est bruyant, c’est imparfait, c’est parfois moche, c’est parfois magnifique, mais c’est vivant.
Et surtout, c’est libre.


