Rien ne destinait pourtant la jeune femme à travailler la pierre. Après un baccalauréat scientifique, elle envisage une carrière dans le cinéma d'animation avant d'intégrer un DNMADE Graphisme, consacré à la valorisation du patrimoine local, au lycée Édouard-Branly d'Amiens. Ce choix, presque par défaut après un concours non obtenu, devient rapidement une évidence. Au fil des projets, elle redécouvre la richesse historique de la Somme, une région qu'elle estime souvent réduite à des clichés. "La Somme, c'est un territoire chargé d'histoire mais que personne ne valorise", explique-t-elle, regrettant que la Picardie souffre encore d'une image caricaturale.
Ses enseignants jouent également un rôle déterminant. Exigeants mais bienveillants, ils multiplient les collaborations avec des partenaires extérieurs. En deuxième année, son identité visuelle est retenue lors d'un concours professionnel.
La rencontre avec la gravure
Le véritable déclic intervient pendant son mémoire consacré aux cimetières militaires. En découvrant le travail du graveur Victor Bert, auteur de nombreuses inscriptions au Panthéon, elle comprend que son avenir est peut-être ailleurs. "Je voyais tout ce qu'on pouvait faire avec la gravure : des enseignes, des bas-reliefs, des inscriptions, des logos. C'était incroyable pour moi", se souvient-elle.
Cette découverte rejoint une passion plus ancienne. Depuis longtemps, Aymée fabrique des livres, imprime des micro-éditions et s'intéresse à la typographie. "En gros, j'aime toucher la matière", résume-t-elle. La gravure devient alors le prolongement naturel de cette recherche. Pour elle, "travailler sur la pierre, c'est une façon de réexplorer la typographie, de comprendre quelles formes fonctionnent selon le matériau et ses contraintes."
Au moment de poursuivre ses études, elle choisit donc un Brevet des métiers d'art en gravure sur pierre, à Remiremont. Une décision qui surprend son entourage mais qu'elle assume pleinement. Le graphisme lui paraît déjà très concurrentiel et, quelques années plus tard, l'arrivée de l'intelligence artificielle ne fait que conforter ce sentiment.
Un métier rare, encore très masculin
La formation lui ouvre les portes d'un univers où les femmes sont de plus en plus nombreuses à apprendre le métier, mais restent peu présentes dans les entreprises. "Le monde de la pierre, c'est un monde très masculin, qui évolue à son rythme", observe-t-elle.
Au cours de ses stages, elle constate des conditions de travail parfois peu adaptées : absence de sanitaires pour les femmes sur certains chantiers, vestiaires inappropriés... Autant de difficultés qui, selon elle, découragent nombre de professionnelles : "J'ai l'impression que beaucoup de femmes quittent les métiers de la pierre parce que c'est invivable ou parce qu'on ne leur donne pas leur chance."

Deux ans d'usine avant de pouvoir créer son entreprise
Diplôme en poche, l'entrée sur le marché du travail s'avère plus compliquée qu'espéré. "Tu fais le tour des pompes funèbres et des marbreries ; malgré un dossier en béton, personne ne veut te prendre", se remémore-t-elle.
Faute d'embauche, elle enchaîne alors deux années de missions en usine et en intérim afin de constituer une épargne et d'ouvrir des droits au chômage. Une période éprouvante, durant laquelle plusieurs graveurs continuent pourtant de l'encourager : "Quand tu te sais soutenue, ça te donne une force. Tu sais que tu ne travailles pas dans le vide." Au début de l'année, elle décide finalement de franchir le pas et lance Papier de pierre.
Graver à la main, un choix de qualité
Son activité consiste principalement à réaliser des inscriptions funéraires, mais aussi des restaurations, des plaques, des enseignes ou des numéros de maison. Chaque intervention débute par un échange avec le client, suivi d'un travail préparatoire minutieux. "Le dessin des lettres est une étape giga importante", insiste-t-elle. Une erreur de tracé peut compromettre toute l'harmonie de l'inscription.
La gravure est ensuite réalisée entièrement à la main, au ciseau et à la massette. À l'heure où la majorité des monuments sont gravés par sablage mécanique, ce choix peut sembler à contre-courant. Pour Aymée Vanhée, il répond pourtant à une logique technique autant qu'économique. Pour elle, "graver, c'est sculpter la lumière", une gravure en V offre un meilleur jeu d'ombres, une peinture plus durable et un rendu plus net qu'un marquage mécanique.
Le travail manuel présente aussi un avantage inattendu : il nécessite beaucoup moins d'investissements. Là où une installation mécanisée représente plusieurs dizaines de milliers d'euros, quelques milliers d'euros suffisent pour débuter avec des outils traditionnels.
Une autre relation avec les familles
Aujourd'hui, l'essentiel de ses commandes provient directement des particuliers. Beaucoup ignorent pourtant qu'ils peuvent choisir eux-mêmes leur graveur sans passer systématiquement par les pompes funèbres. C'est précisément cette alternative qu'Aymée Vanhée souhaite faire connaître. En supprimant un intermédiaire, elle estime pouvoir proposer des tarifs plus accessibles tout en étant mieux rémunérée. "J'essaie d'installer un cercle vertueux", nous explique-t-elle, "je gagne mieux ma vie et, dans beaucoup de cas, ça coûte moins cher aux familles."
Au-delà de l'aspect financier, elle revendique surtout une relation plus humaine. Parce qu'elle accompagne des personnes en deuil, elle considère que son travail ne peut se résumer à une simple prestation technique. "Les familles veulent que la personne qui s'occupe de leur proche le fasse bien et avec respect", souligne-t-elle. Cette responsabilité l'oblige à une grande rigueur, mais aussi à une certaine discrétion.
Faire connaître un métier de l'ombre
Quelques mois après la création de son entreprise, le principal défi reste de se faire connaître. Communication, réseaux sociaux, rencontres avec les professionnels : la jeune artisane découvre qu'être à son compte ne consiste pas seulement à maîtriser un savoir-faire.
Elle souhaite aussi faire évoluer le regard porté sur son métier. Car, selon elle, une gravure réalisée à la main n'est pas forcément plus chère. Au contraire, elle peut être plus qualitative tout en rémunérant plus justement l'artisan. "On a rarement l'occasion de pouvoir payer moins tout en rémunérant mieux celui qui fait le travail", observe-t-elle.
Une conviction qui résume finalement son projet : redonner de la visibilité à un métier discret, où chaque lettre gravée est le fruit d'un geste patient, d'une exigence technique et d'un profond respect des personnes auxquelles elle rend hommage.


