La méthode et le style Anne Vignot

Publié le 28/10/2020 - 11:45
Mis à jour le 28/10/2020 - 11:41

À 60 ans, Anne Vignot est devenue la première écologiste et la première femme maire de Besançon. Elle dresse un premier bilan, dicte sa méthode et croit fermement à l’intelligence collective qu’elle veut développer avec les Bisontins.

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Quatre mois tout juste après son élection à la tête de la Ville de Besançon, Anne vignot nous a accordé un entretien. Pas de petites phrases, pas d’annonces tonitruantes. La maire de Besançon souhaite pourtant apporter des changements profonds à cette ville discrète qui dégage selon elle « une grande énergie« . Comment a-t-elle endossé l’habit de maire ? Anne Vignot livre son tout premier bilan et sa vision…

C'est à pied qu'Anne Vignot vient à notre rendez-vous au restaurant le Salon d'Hugo, grande rue à Besançon. "Je regrette que les journées ne durent que 24 heures" lance-t-elle en ôtant son masque. Elle n'a pas pris de vacances cet été, mais se dit pleine de ressources. "J'avais besoin d'être immergée tout de suite. Aujourd'hui, mon énergie, je la tire des rencontres avec les gens qui souvent attendent beaucoup de vous et ça vous donne la pêche..."

Entrée en politique sur le tard à l'âge de 50 ans presque par curiosité et l'envie d'explorer les différentes facettes d'une société, cette ingénieure de recherche au CNRS spécialisée en géographie historique est élue conseillère régionale en 2010, puis rejoint la liste de la gauche plurielle de Jean-Louis Fousseret en 2014.

Six ans plus tard, l'écologiste rassemble une liste d'union de la gauche (EELV - PS - PC - Génération.s - A gauche citoyens !) et devient la première écologiste et la première femme à diriger Besançon. Juste avant le second tour, elle nous confiait ne jamais avoir été "carriériste" et être plus là par réelle conviction pour aider à transformer la société. "En fait, plus c'est compliqué, plus j'ai envie d'y aller. C'est dans ma nature, c'est un moteur pour moi. Si Besançon avait été une ville ayant bien pris la trajectoire de l'écologie, je ne me serais pas présentée..."

  • Plus que de bousculer, elle casse les codes masculins de la politique et se donne un malin plaisir à en prendre le contre-pied.

Anne Vignot n'est pas une grande gueule ni une oratrice née qui emporte les foules. Elle le sait.

Elle ne va pas taper très fort du poing sur la table et avance sur le ring politique presque en observatrice. Elle préfère jouer le mode "collectif apaisé" pour mieux convaincre et faire adhérer le plus grand nombre à ses idées alors que ses adversaires lui font le procès du dogmatisme écologique, de positions radicales et doutent de ses capacités à mener la barque bisontine.

"Je suis calme et déterminée" Anne Vignot

Avec un rare détachement, rien ne semble la perturber. Ce qui ne manque pas d'attiser encore un peu plus l'agacement dans son opposition. Son entourage préfère parler de détermination et de pugnacité. Dans le ton, l'enthousiasme électoral a laissé la place à une placidité qui peut déconcerter.

À Besançon, pas de polémique "Tour de France" ni de "sapin de Noël". "Il y en aura même peut-être même deux à Besançon !" ironise-t-elle. A contrario de ses collègues écologistes de Lyon ou Bordeaux, Anne Vignot ne veut pas imprimer sa marque à coup de petites phrases ou de grandes envolées sur ses projets pour Besançon.

Pour l'heure, en plus de la gestion des effets de la crise sanitaire, Anne Vignot insiste sur une nouvelle façon de travailler et veut faire de Besançon son laboratoire pour "transformer la Ville" sur le fond.

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Entretien avec Anne vignot

Comment avez-vous endossé votre rôle de maire ?

Anne Vignot : Je n'ai pas éprouvé de réelle difficulté. Je savais vers quoi j'allais. Je suis une femme d'objectifs et avec l'idée que j'ai six ans devant moi.

"Je ne me suis jamais sentie aussi calme que maintenant"

Le soir même du 28 juin, il s'est passé quelque chose de fort. Un déclic, comme à chaque grande étape de ma vie, et qui me dit d'adapter un type de comportement, presque du jour au lendemain. Depuis notre victoire, je me sens calme, posée et déterminée. J'ai un objectif, je m'y tiens et c'est ce qui dirige ma tranquillité. Et je pense que c'est important d'avoir cette attitude qui, finalement, rassure les gens que je rencontre.

Je suis en poste. Je suis là. J'ai un cap. Rien n'est simple ni facile, les mauvais coups fusent, il n'y a pas de problème. Mais je suis concentrée sur ma mission. Je rencontre des gens qui sont dans des situations économiques extrêmement graves, que ce soit des chefs d'entreprises, des familles. Ma responsabilité est de les accompagner non pas sur le court, mais sur le long terme.

Je n'ai pas de surprises importantes pour l'instant mais la confirmation qu'il est nécessaire de prendre en main les dossiers complexes auxquels je m'attendais. C'est tout l'avantage d'avoir pris le temps de construire notre programme.

Trouvez-vous le temps d'aller à la rencontre des Bisontins ?

C'est essentiel. On me dit que l'on me voit sur le terrain. En début de mandat, tout le monde demande à vous rencontrer, mais je ne souhaite pas me laisser happer par le système. Je serais à longueur de journée dans mon bureau en rendez-vous.

"Je m'astreins aussi à sortir, à rencontrer des gens. C'est fondamental."

La question que se posent les Bisontins est plus de savoir si je suis en capacité de les comprendre et d'être en capacité de travailler sur un certain nombre de solutions.

Cela ne veut pas dire que nous partagerons forcément les mêmes trajectoires, mais ils veulent savoir si je connais la ville, si je connais les structures, les entreprises, les associations, etc. Et beaucoup de gens viennent dans mon bureau pour s'assurer que je suis dans cette compréhension-là. Et je le suis, loin de la caricature qui est faite par l'opposition en conseil municipal qui me reproche de ne pas co-construire avec elle. Mais je ne vais pas co-construire avec une opposition qui est juste là pour faire vivre quelque chose qu'elle a perdu.

Depuis votre élection,  aucune grande annonce, ni de fortes déclarations...

Avant de faire des annonces, il faut déjà s'assurer qu'il y a une autre façon de travailler. Je ne suis pas dans une politique du "coup par coup", mais je veux réaliser des transformations structurelles.

Et je ne le ferai pas en tapant sur la table, en disant "c'est fini, on fait autrement". Le cap change, la méthode change avec plus de transversalité, de mode projet, moins de cloisonnement.

Les services de la Ville doivent changer de méthode de travail. Ils ont un élu pilote, mais doivent travailler avec d'autres. Comment on établit le dialogue entre les élus, les services et en toute transversalité, ça prend du temps.

Mais pour autant, les citoyens n'ont-ils pas besoin également de concret, de signaux forts ?

Prenons l'exemple de l'école. Pour Besançon, cela concerne notre service éducation, le rectorat, etc. Mais je souhaite une relation encore plus approfondie avec les associations sportives culturelles et les familles.

"Moi, je ne fais pas d'esbroufe..."

Je veux créer de nouvelles habitudes. L'enfant est dans un système éducatif, mais pas que ! Il faut plus de perméabilité entre l'école et ce qu'il se passe dans le quartier ou dans la ville et même très vite pouvoir trouver le contact avec les services sociaux par exemple.

Moi, je ne fais pas d'esbroufe. Je suis donc en train de travailler sur le fond avec l'État, la justice, avec nos services, ceux du département, etc.

Je pourrais annoncer un grand plan jeunesse et sécurité par exemple, car c'est effectivement une de nos grandes préoccupations, mais il ne suffit pas de se préoccuper et de donner trois armes pour régler le problème !  J'ai un indicateur à Besançon : trois enfants sur quatre sont sous le seuil de pauvreté à Planoise. Pas besoin d'être devin pour voir que les dealers en profitent pour occuper la place.

Ce qui m'intéresse, c’est de savoir comment je vais réussir, avec les moyens actuels, à être aux côtés des familles et des enfants et faire en sorte qu'ils ne s'égarent pas dans des sociétés parallèles.

En parlant de sécurité, le sujet de la vidéo surveillance a fait une nouvelle fois débat. Quelle est votre position à ce sujet une bonne fois pour toutes ?

Ce n'est pas la vidéo surveillance qui m'intéresse. C'est comment je travaille avec la police.

Je le répète, sans vouloir contourner quoi que ce soit : il y a des choix qui ont été faits sur les mandats précédents. Nous n'étions pas d'accord. On nous vendait la vidéosurveillance pour éviter que les gens passent à l'acte, mais on voit bien que cela n'empêche pas les faits de délinquance. Finalement, je ne voudrais pas faire croire que, parce que l'on met 10 caméras de plus, cela va régler quoi que ce soit.

La Ville a investi avec l'État dans le centre de supervision. Je m'y suis toujours opposée estimant que ce n'était pas à la ville de porter financièrement ce coût. En revanche, je me réjouis de la coordination entre les services de la  police municipale et nationale.

Cela dit, je ne nie pas le fait que cela permet de prendre la main dans le sac, d'intervenir et d'identifier rapidement les délinquants. La question posée aujourd'hui est de savoir si nous souhaitons continuer à déployer le réseau de vidéo surveillance. Cela se discutera au niveau de la convention avec la police nationale. De ce que je crois comprendre en discutant avec eux, c'est que l'outil actuel leur convient plutôt bien.

Quelle est votre marque et comment l'imprimer ? Depuis la rentrée, d'autres maires écologistes, à Lyon ou Bordeaux, se sont distingués dans leurs déclarations...

J'entends, mais ma marque n'est justement pas là. Je veux changer les choses de manière très profonde et apaisée. Je constate que nous sommes face à des crises importantes, mais avec des moyens de moins en moins conséquents. Et, comme je vous le disais, nous avons  un déficit de coordination et de mise en relation. Je l'ai entendu partout ! Pour la sécurité, l'économie, l'éducation. On a besoin de coordination. On se connaît mal. Parfois même il y a conflit ou on fait le même travail deux fois alors qu'il y a tellement à faire.

Le diagnostic est toujours en cours. Je ne vais pas vous dire le timing dans lequel on est, car tous les champs politiques ne sont pas les mêmes. Ce qui compte, c'est que la dynamique est en place.

Il y a "travailler sur le fond" et "travailler dans la réactivité...

Mais nous sommes réactifs ! Je demande désormais toujours à nos services un Plan B, une alternative. Reprenons l'exemple de l'école. Aujourd'hui le protocole veut que l'on laisse les enfants à l'école. Il n'empêche qu'il faut envisager d'autres scénarii en cas de fermeture. C'est valable partout ailleurs.

Je me méfie de tous ceux qui veulent nous expliquer comment il faut faire. Est-ce que l'on a posé toutes les questions ? Est-ce que l'on a regardé toutes les réponses que l'on pourrait apporter et toutes les solutions que l'on pourrait essayer d'explorer ?  Certes, nous n'avons pas tous les leviers, mais nous pouvons interpeller toutes les personnes qui les ont et tout cela, oui, demande du temps.

En quoi la crise sanitaire va-t-elle transformer votre projet initial ?

On sait que le creux économique, ce sera pour 2021 et 2022. Par rapport à l'ambition initiale d'aller sur des gros investissements, je suis dans la posture d'y aller, mais peut-être de les redistribuer en fonction de la conjoncture.

Ma responsabilité n'est pas de mettre tous les moyens immédiatement et de ne pas épuiser toutes nos ressources pour durer sur le long terme. L'idée est de trouver le bon rythme et à hauteur de combien.

Comment voyez-vous Besançon dans six ans ?

La force de Besançon, paradoxalement dans un monde de l'image et de la surcommunication, c'est sa discrétion au bon sens du terme. Les Bisontins sont des gens travailleurs qui portent des projets sans en faire trop. La discrétion c'est un atout, car on prend le temps de faire.

En revanche, je veux que l'on communique à Besançon sur nos richesses ancrées. Je veux dans six ans que l'on dise "on l'a fait !" Que Besançon, soit non seulement une ville qui fait la part belle au développement durable, mais que nous en avons fait un atout majeur dans la vie quotidienne des Bisontins, dans les entreprises, les commerces, à l'école, dans les familles.

Et ça se travaille. Vous ne pouvez pas changer comme cela une culture.  Je veux restaurer la confiance et embarquer un maximum de personnes.

Et comment ?

Nous allons développer de nombreux outils participatifs. Les Bisontins auront leur mot à dire et je les invite à travailler avec nous.  S'ils ont envie de parler d'un dossier et bien qu'ils le fassent savoir par toutes les formes qui soient. Certains nous envoient des plans. Il peut y avoir des enquêtes participatives, des réunions, des groupes de travail, des comités de suivi selon les sujets.

Les élus ont été formés aux outils de démocratie participative. À chaque fois que quelqu'un leur fait des propositions, je souhaite qu'il soit invité à participer d'une manière ou d'une autre. C'est que j'ai fait pour la forêt par exemple.

Je veux organiser toutes ces co-constructions. Plus nous aurons d'habitants qui viendront participer, plus les projets auront du sens et de la robustesse et plus on avancera vite.

Attention, ce n'est pas parce que l'on croit avoir une bonne idée qu'elle va forcément se réaliser. En revanche, je me dis que dans tous ces esprits bisontins, il y a des choses intéressantes que nous n'avons sans doute pas explorées. C'est cela qui m'intéresse. Je voulais transformer la ville de façon profonde, mais si je souhaite la transformer, j'ai besoin de l'adhésion des citoyens.

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