On pourrait être tenté de minimiser, voire de tourner en dérision, ces hommes qui disent se sentir menacés par les femmes. Dans un contexte où les violences faites aux femmes persistent à travers le monde, où les féminicides restent nombreux, où les droits des femmes sont régulièrement remis en cause et l'égalite femme-homme souvent bafouée, la posture “masculiniste” peut sembler incompréhensible. Pourtant, les individus qui adhèrent à cette idéologie ne se limitent pas à des profils isolés de geeks derrière un écran : certains peuvent adopter des comportements violents et passer à l’acte.
Une idéologie devenue collective
Apparu dans les années 1970-1980 en réaction aux mouvements féministes, le masculinisme dénonçait à l’origine une supposée “crise de la masculinité”. Mais entre 2010 et 2020, le phénomène a évolué, notamment sous l’impulsion des réseaux sociaux. Des groupes autrefois marginaux se sont structurés en un véritable écosystème. Les discours, souvent plus radicaux et hostiles envers les femmes, s’y diffusent largement et tendent à se banaliser. Par ailleurs, des liens de plus en plus visibles avec certaines sphères politiques, notamment à droite radicale et à l’extrême droite, sont observés.
Selon le Haut Conseil à l’égalité, ces idées dépassent désormais le cadre individuel pour s’inscrire dans des dynamiques collectives et militantes. Une étude de la Fondation des femmes publiée en 2026 indique que 32 % des répondants estiment que la situation des femmes s’est dégradée au cours des cinq dernières années, soit une hausse de six points par rapport à 2025. Le Haut Conseil à l’égalité souligne également que “60 % des hommes pensent que les féministes veulent que les femmes aient plus de pouvoir que les hommes” et que “39 % estiment que le féminisme menace la place et le rôle des hommes dans la société”.
Une cible privilégiée : les jeunes
Les réseaux sociaux jouent un rôle central dans la diffusion de ces idées, en particulier auprès des adolescents et des jeunes adultes. Certains “influenceurs” y présentent le féminisme comme une menace, décrivent les femmes comme manipulatrices ou dominantes, et justifient des comportements de domination. Les hommes qui ne partagent pas ces opinions peuvent eux aussi être stigmatisés, qualifiés de “faibles”.
Au-delà du discours idéologique, un véritable mode de vie est mis en avant : pratique intensive de la musculation, consommation importante de viande et de protéines, quête de grande réussite financière, valorisation de signes extérieurs de richesse comme les voitures puissantes… Le tout largement exposé sur les réseaux sociaux, accompagné de slogans et de hashtags accrocheurs.
Lors de l’exercice du 6 avril, le colonel Élodie Montet, commandant le groupement de gendarmerie du Doubs, a expliqué que l’objectif était notamment de “vulgariser cette notion auprès du grand public parce que pour nous, police et gendarmerie, ce qui est intéressant, c’est de détecter ces sujets-là, donc en parlant de cette thématique incel - célibataire involontaire -, ça permet aussi d’aider à détecter par les camarades, le corps enseignant, l’encadrement et même les familles et signaler des cas de personnes qui seraient en replis identitaire ou sur leur smartphone pour nous permettre de les identifier et de leur tendre la main.”
Une menace concrète à Besançon ?
Lors du reportage réalisé le 6 mai à Quingey, le procureur de la République de Besançon, Cédric Logelin, a estimé qu’une attaque liée à cette idéologie était “plausible parce que c’est déjà arrivé malheureusement.” Il précise que l’on observe “une montée en puissance de ce courant masculiniste” et que ce phénomène est suivi de près par la justice, notamment par le parquet national antiterroriste, déjà saisi d’un attentat en lien avec cette mouvance.
À ce jour toutefois, la situation locale ne révèlerait pas de menace imminente. Cédric Logelin indique qu’au 6 mai, “nous n’avons pas encore identifié à ce stade de mouvement masculiniste qui pourrait arriver à ce type d’acte”, ajoutant que “la meilleure connaissance de ce phénomène est du côté du parquet national antiterroriste, plus que du parquet local. Il y a des réunions qui se tiennent régulièrement entre les parquets locaux et au niveau du parquet général il y a un assistant spécialisé en matière de lutte contre le terrorisme.”
De son côté, l’Observatoire de l’extrême droite en Franche-Comté ne signale pas de groupe explicitement masculiniste implanté dans la région. Une tentative d’installation d’un groupe "survivaliste" en 2025 à Fontain, portée par un ancien légionnaire tatoué d'un soleil noir (symbole nazi), a toutefois été relevée. Leur objectif : organiser des activités physiques en milieu naturel inspirées de l’entraînement militaire, incluant la manipulation d’armes. Sans être systématique, une proximité idéologique peut exister entre ces milieux et certains courants masculinistes.
Enfin, sur les réseaux sociaux, l’influence ne connaît pas de frontières régionales. Certains créateurs de contenu suivis par des centaines de milliers d’abonnés diffusent largement ces idées. L’un d’eux, basé dans la région lyonnaise, cumule des millions de vues. Dans certaines vidéos que nous avons pu consulter, il évalue publiquement le physique de jeunes femmes ou divulgue des messages privés, accompagnés de commentaires ouvertement misogynes.
Face à l’influence croissante des discours extrêmes en ligne, il appartient notamment aux parents de rester attentifs aux contenus auxquels leurs enfants sont exposés, afin de prévenir non seulement l’adhésion à des idéologies violentes, mais aussi l’ensemble des dérives qui circulent aujourd’hui sur les réseaux sociaux.


