DIJON et sa banlieue viticole du 19ème au 21ème siècle
Publié le 24/03/2023 - 00:00
Mis à jour le 24/03/2023 - 00:00
Où ?
Salle de conférence de La Nef
Place du Théâtre
21000 DIJON
Itinéraire avec Ginko
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Quand ?
- Le mardi 4 juillet 2023
Tarifs
Gratuit : 0€
Il existe un lien juridique et économique très ancien (remontant à la fin du Moyen Âge) et très puissant entre la ville-centre (Dijon) et les communes de sa périphérie immédiate (la banlieue). Elle permet d’assurer l’approvisionnement de Dijon en biens et vivres et renforce sa fonction commerciale. En contrepartie, les produits issus de l’agriculture de banlieue rentrent en ville sans payer la taxe de l’octroi. Parmi ces communes, celles du flanc occidental sur les terroirs du talus de la Côte, d’Ahuy à Marsannay-la-Côte (7 communes : Ahuy, Chenôve, Daix, Fontaine, Marsannay, Plombières et Talant)), sont spécialisées dans la culture de la vigne…pour le bénéfice essentiel des consommateurs de vin dijonnais ainsi que des commerçants qui ont pu, en fonction de sa qualité, vendre ce vin de la banlieue sous le nom de « vin de Dijon » au moins jusqu’au 16e siècle.
A la fin du 19e siècle, ce système urbain-périurbain possède trois traits originaux : il est excentré au nord de la Côte viticole, très étendu et produit un vin de qualité médiocre. En premier lieu, sa localisation le place en situation excentrée par rapport aux deux centres géographiques du vignoble que sont Nuits et Beaune. Ensuite, il est très étendu et atteint son apogée à la veille du phylloxéra : en 1879, on dénombre 2920 ha de vignes au total. C’est l’ensemble viticole le plus vaste de tout le département. Dans le détail, les 7 communes dites « viticoles » concentrent 1418 ha (soit près de la moitié du vignoble), Dijon, 800 ha (27 %), le reste du vignoble (24 %), concerne les autres communes de banlieue. Enfin, c’est un vignoble très homogène et qui produit un vin de médiocre qualité du fait de l’omniprésence de la culture du Gamay et autres cépages communs. A Dijon, on ne compte que deux ou trois « climats » réputés pouvant produire un bon vin, reconnu comme « vin fin » issu du Pinot noir ou du Chardonnay.
Mais, dans le détail, le vignoble urbain (Dijon) se différencie nettement du vignoble périurbain (la banlieue) sur deux points. Même s’il existe un grand nombre de vignerons professionnels à Dijon (environ 300 en 1880), tout Dijonnais est (ou se dit) vigneron. Ces « vignerons du Dimanche » (parfois également polyculteurs), de toutes professions et de toutes conditions sociales, possèdent souvent de minuscules parcelles, alors qu’en banlieue, le travail de la vigne est quasi exclusivement le fait de vignerons propriétaires ou tâcherons. En un sens, le monde de la vigne imprègne tout le corps social dijonnais. La vigne est donc beaucoup plus qu’un espace cultural, C’est également un espace culturel, rattachant l’habitant de la ville à la campagne. D’autre part, la ville domine toujours sa banlieue (la majorité des propriétaires de vignes de banlieue sont Dijonnais) même si des nuances importantes sont apparues depuis la Révolution : une partie du vignoble dijonnais est désormais possédée et travaillée par des vignerons de la banlieue, de Talant et Chenôve notamment.
Comment a évolué ce système et la relation ville-banlieue à l’issue de la crise du phylloxéra (1880-1890) et au cours du 20e siècle ?
Donnée capitale : on entre dans une nouvelle « civilisation » urbaine et industrielle qui transforme Dijon, petite ville encore « rurale » et cernée par la campagne jusqu’au milieu du 19è siècle, en une ville de 70 000 habitants en 1914. Amorcée à Dijon dès le milieu du 19e siècle, l’expansion urbaine est accentuée à l’issue de la crise du phylloxéra sur des terrains non replantés en vigne. Elle se poursuit ensuite sur Dijon dans l’entre-deux-guerres, avant de toucher la banlieue après la seconde guerre mondiale. Dans ce contexte, le vignoble souffre d’un mal rédhibitoire, la médiocre qualité du vin produit du fait de l’omniprésence du Gamay. Dès avant le phylloxéra, il en résulte un déclassement des appellations au moment où la hiérarchie des crus, valorisant les vignobles de « climats » de la Côte, apparaît sur la carte des grands vins de Bourgogne (1860). Au moment où se mettent en place les appellations d’origine contrôlée entre les deux guerres, les quelques « climats » qui pouvaient encore exister à Dijon disparaissent, survivant seulement à Chenôve et Marsannay. Enfin, le déclassement est consommé en 1937 avec la perte du nom. Dijon ne peut plus donner de nom à son vin, seulement celui de « Bourgogne ».
L’ensemble du vignoble régresse progressivement, d’abord sur Dijon où il manque de disparaître dans les années 1980 et puis en banlieue. La ville-centre semble entraîner dans la disparition la totalité du vignoble de la banlieue au nord de la trouée de l’Ouche. Mais avec un décalage dans l‘évolution (passage du stade des terrains occupés par la vigne au stade des terrains urbanisés) : le repli commence d’abord sur le territoire de Dijon, puis s’étend à la banlieue selon une urbanisation qui progresse du centre à la périphérie et qui transforme les petits villages de la banlieue (moins de 5000 habitants en 1878 pour les sept communes viticoles) en petites villes (années 1950 à 1990). Dans ce contexte, seuls échappent à l’urbanisation totale les vignobles qui ont une certaine valeur, ceux de Chenôve et Marsannay. En conséquence, à Dijon, tous les métiers associés à la culture de la vigne (vignerons, tonneliers, artisans…) disparaissent. Et, effet induit, les « vignerons du Dimanche » également. Dernier élément de cette régression : la fin du grand négoce dijonnais, qui venait au second rang dans la Côte après celui de Beaune au 19e siècle.
Perte d’un vaste vignoble, fin de l’activité vitivinicole, perte du nom : des traumatismes et des défis pour l’ensemble métropolitain dijonnais au début du
21e siècle.
Le vignoble renaît. Mais ce nouveau vignoble, de superficie très réduite (257 hectares à la fin des années 2010… contre 2920 hectares à la fin du 19e siècle !), et localisé principalement à Chenôve et, surtout, à Marsannay, renoue avec la qualité grâce aux cépages nobles de Pinot et Chardonnay. Cette évolution s’inscrit également dans un renversement de la logique quasi millénaire, celle d’une dépendance de la banlieue. C’est la banlieue viticole qui a revitalisé le vignoble « oublié » de Dijon. C’est grâce à des vignerons de la banlieue et d’un village attenant à cette banlieue sud-ouest (Couchey) que le vignoble de la ville fut sauvé. Un renversement de l’histoire et de la géographie : de la banlieue soumise depuis le 12e siècle, on évolue vers la banlieue-refuge au 20e siècle pour devenir la banlieue conquérante au 21e siècle.
Question plus complexe : comment retrouver le nom perdu ? La solution est d’obtenir de nouvelles appellations : « Bourgogne-Dijon » pour la commune ou/et « Côte de Dijon » pour l’ensemble métropolitain. Problème géographique d’abord : peut-on se référer à l’existence passée d’une telle entité et quelles étaient ses limites ? De plus, les terroirs, la qualité et les surfaces envisagés à l’extrême nord de la Côte viticole peuvent-ils acquérir une masse critique et une certaine notoriété ? Il en résulte un second problème, plus « politique » : aujourd’hui, les vignobles de la Métropole sur Chenôve et Marsannay font partie de l’appellation « Côte de Nuits », profitant de la notoriété de cette appellation.
Une telle émancipation qui remettrait en cause une organisation difficilement acquise lors de la mise en place des appellations au 20e siècle est-elle possible (ou souhaitable) ?
Enfin, pourquoi vouloir retrouver un passé viticole souvent mythifié et qui semble révolu ? L’enjeu n’est pas seulement économique (produire du vin local) ou politique (redonner à Dijon un rang de « capitale » dans la Côte comme le revendiquait Gaston Gérard après le déclassement de 1937), il va au-delà du cultural ou de la symbolique du pouvoir. Si l’on se réfère au monde d’avant l’urbanisation qui a marqué la société urbaine et périurbaine pendant plus d’un millénaire, il est également culturel, patrimonial, au sens où il permet de réaffirmer (réactiver) un ancrage terrien pour les habitants de la « ville » (ville-centre + banlieue). Il peut même posséder une valeur esthétique, en nous rappelant la formule du géographe Roger Dion selon lequel, au 18e siècle, la vigne était « un ornement de la ville ».
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