Congrès national de SOS Amitié à Besançon : "Adapter l'écoute est un enjeu essentiel pour SOS amitié"

Publié le 20/05/2017 - 09:51
Mis à jour le 20/05/2017 - 09:51

Tous les trois ans, la Fédération S.O.S Amitié organise son  congrès national qui se tient cette année jusu’au dimanche 21 mai 2017 au Kursaal de Besançon. Jean-Pierre Igot, président de SOS Amitié revient sur l’évolution d’une écoute toujours aussi « essentielle« 

Fondée en 1960, S.O.S Amitié qui a reçu depuis sa création des millions d’appels de personnes en souffrance, est le témoin des bouleversements de société entrainant une extension de la précarité et d’une forte insécurité sociale.

Approfondir collectivement la pratique d’une écoute qui vise à créer ou restaurer ces liens et prendre la dimension du rôle d’acteur social de l’association est au cœur des travaux de ce 16ème Congrès. "Ecouter les souffrances singulières, les épreuves individuelles, la fragmentation de l’existence abimée...de ceux qui nous appellent, nous amène à nous interroger sur notre rôle d’acteur social" souligne Jean-Pierre Igot, Président de S.O.S Amitié.

Comment la  « ligne de conduite SOS Amitié » a évolué? 

Jean-Pierre Igot.  : Je dirais qu’elle n’a pas bougé depuis la création de l’association, il y a 57 ans. Elle est toujours valable dans son fond, dans ses principes, cette guidance de l’écoute non-directive. Après il a fallu sacrément s’adapter aux réalités sociales et sociétales. S’ouvrir à l’internet, à l’écoute par écrit via le tchat... ça a été le combat de ma mandature. L’association y était assez hostile au départ, j’ai tenté de les convaincre que si internet avait existé il y a 50 ans, SOS amitié ne se serait peut-être jamais lancée avec le téléphone !

Où en est cette évolution vers internet ?

"Quand on a lancé notre site web en 2000, on a vu apparaître des messages qui ressemblaient étrangement à ce qu’on entendait au bout du fil. Une petite équipe à Strasbourg a porté pendant cinq ans une expérimentation d’écoute par tchat. La fédération l’a faite évaluer par un comité extérieur qui était plutôt circonspect au départ. C’est vrai qu’écouter par écrit, c’est plus compliqué : on le sait, les écrits restent. On ne peut pas rattraper ce qui est dit, alors qu’à l’oral, il est assez facile de rectifier le tir.

Mais finalement, l’expérience s’est révélée concluante, totalement complémentaire de l’écoute par téléphone. Aussi depuis l’an dernier, les 55 postes et antennes d’écoute SOS Amitié écoutent à la fois par internet et par écrit. J’en suis fier. Finalement d’ailleurs, « oser » internet a été une très bonne chose. Y compris pour l’écoute téléphonique, puisque la technologie nous a aussi permis de « nationaliser » l’écoute et de dispatcher les appels sur la France entière, donc d’être beaucoup plus efficaces".

Un appel de Strasbourg n’atterrit plus forcément à Strasbourg ?

"Depuis cette année, plus forcément. Avant, chaque région était responsable de son écoute et ne prenait que les appels de son territoire. Mais trop d’appels n’aboutissaient pas. Un poste était occupé à Paris tandis qu’un était libre à Lille, c’était idiot ! « Router » les appels sur la France entière a accru notre efficacité, et a également eu la vertu de nous mettre pour la première fois en réseau.

Alors, là aussi, il y a eu des craintes et des réticences. Après tout si je sais que l’appel sera pris de toute façon, je ne vais pas répondre... Mais on veille à ce que cette révolution n’entraîne pas de démotivation ni de dilution de la réponse." 

Cette « nationalisation » a-t-elle eu de l’impact sur les appels ?

Les personnes qui appellent très régulièrement ont été désarçonnées. Elles avaient l’habitude de tomber sur des voix, des accents familiers. On a même reçu quelques lettres de plainte, « on me balade dans toute la France, je suis obligé de répéter mon histoire à chaque fois ! ».

Mais le consensus se fait, y compris chez les écoutants, qui eux aussi avaient parfois leurs petites habitudes avec des appelants réguliers. On défend l’idée qu’un appelant doit être accueilli avec une écoute neuve à chaque fois. C’est la fameuse ligne de conduite qui ne bouge pas, même si SOS Amitié s’adapte à son temps.

Et les réseaux sociaux ?

Nous sommes présents sur Facebook, Google depuis quelques années. On a même signé une convention avec Facebook en 2014. Si les algorithmes du réseau social repèrent des échanges qui tournent autour du suicide, Facebook fait passer des messages qui renvoient vers la possibilité de nous appeler. On n’est pas encore sur Twitter mais il en est question...

Du coup l’écoute rajeunit ?

Nettement et heureusement. Les jeunes étant de plus en plus nombreux à nous contacter, il faut des écoutants qui partagent leur langage. Longtemps, la moyenne d’âge de nos 1600 écoutants était de 58 ans. Ce chiffre dégringole doucement. On a de plus en plus d’actifs et de jeunes, des étudiants en psychologie par exemple. Mais du fait de la formation offerte aux écoutants bénévoles, on leur demande un engagement de quatre ans, ce qui refroidit quelques élans.

On pourrait sans difficulté accueillir le double d’écoutants sans modifier nos structures, encore faut-il les trouver. L’écoute non-directive, sans donner de conseil ni emmener l’entretien dans une direction ou une autre, ça ne s’improvise pas. Et puis il faut aussi pouvoir y consacrer une vingtaine d’heures par mois, c’est à la fois peu et beaucoup quand on est pris par les études ou le travail. Heureusement, les jeunes sont plus enclins à écouter la nuit.

Il y a de plus en plus d’appels la nuit, c’est nouveau ?

Avant, vers deux heures du matin, ça se calmait. Maintenant il y a énormément d’appelants qui vivent à l’envers, sont totalement décalés, souvent malades, sans travail, sans vie sociale, dont très seuls. C’est un phénomène de ce début de 21ème siècle qui nous a obligés à revoir notre organisation. Il est de plus en plus dur pour un écoutant de faire la nuit complète de 22 heures à 6 heures, surtout avec le routage qui repère les postes libres et entraîne un enchaînement des appels sans temps mort. La solitude, très forte la nuit, reste le premier motif d’appel, souvent indissociable de troubles psychiques. 

Pour ces personnes, l’écoute est au moins aussi nécessaire que les médicaments ?

C’est une évidence, partagée par de nombreux professionnels de la santé psychique. Le ministère de la Santé aimerait d’ailleurs mettre en place une meilleure coordination entre les services d’urgence psy et les services d’écoute tels que le nôtre. Plutôt qu’être renvoyée chez elle avec une ordonnance, une personne qui a fait une tentative de suicide se verrait également confier un numéro d’écoute pour être suivie. S.O.S Amitié est sollicitée et poussée dans cette voie.

C’est un débat compliqué pour nous, qui nous sommes toujours interdit de repérer une personne déjà entendue, de sortir de l’anonymat et de « suivre » les appelants. Ce serait une révolution, mais la question peut se poser, notamment en termes de responsabilité sociale.

 Le thème du congrès est justement « l’écoute comme acte social ». Il devient vraiment fondamental de s’intéresser à l’écoute dans notre société. S.O.S Amitié a traversé les époques, a dû s’adapter, a toujours autant de mal à faire face à une demande qui n’a pas faibli, au contraire. Pour la première fois depuis que les congrès de SOS amitié ont lieu, tous les trois ans, la parole ne sera pas exclusivement donnée à des écoutants ou à des psys mais à des sociologues, des sociolinguistes, des anthropologues, des historiens... Nous avons besoin d’interroger notre pratique dans sa dimension sociale. ... Comment l’écoute influe, interfère, est conditionnée par les maux de la société. Comment elle manque, aussi, à tant d’humains. 

Après 6 ans à la tête de SOS Amitié, c’est votre dernier congrès. Dans quel état d’esprit l’abordez-vous ? 

Il y a tant de choses à faire dans cette maison, il est sain de passer la main. S.O.S Amitié, ce n’est pas 6 ans de mon histoire, c’est 25 ans. Entre l’écoute, les responsabilités locales, puis fédérales... J’ai commencé à Strasbourg comme écoutant en 1990.

A l’époque, le directeur me trouvait trop scientifique. Moi je pensais justement qu’il y avait d’autres choses à explorer dans la vie que le « tout rationnel ». J’ai appris l’écoute, ses principes, ses subtilités, je me suis rendu compte que cela n’était pas si évident, ça a pris du temps... Mais cela a changé ma manière de vivre avec les autres.

Vous avez le souvenir de votre première écoute ?

Oh ça oui, ça ne s’oublie pas. J’ai été confronté à une personne suicidaire. Je ne saurai jamais ce que cette femme a fait après son appel, mais j’ai été avec elle une heure dans sa vie, modestement. Avec l’expérience, on apprend à repérer la crise aigüe du simple appel à l’aide, à repérer les scénarios... On se confronte à nos émotions, on dépose nos expériences dans des groupes de partage, on relativise... Mais le premier appel suicidaire, on ne l’oublie pas.

En Chiffres…

  • S.O.S Amitié reçoit chaque année en France près de 700.000 appels.
  • En 2016 15900 appels ont évoqué le suicide, soit 3% des appels analysés. Ce chiffre est,
  • depuis 4 ans, en augmentation (+20 % entre 2015 et 2016)
  • Les 2 premières causes d’appels sont les souffrances psychiques (43%) et la solitude
  • (41%).
  • 91 % des appels proviennent de la tranche d’âge dite active (25-65 ans).
  • 50% des personnes qui utilisent internet ont moins de 25 ans, 14 % évoquent le suicide,
  • pour seulement 3% des appels téléphoniques.
  • 1 600 bénévoles se relaient 365 jours par an, 24h/24
  • S.O.S Amitié compte 68 lignes d’écoute réparties dans 44 associations régionales
  • S.O.S Amitié participe à la réflexion sur les problèmes psychologiques et sociaux de son temps en échangeant avec de nombreux interlocuteurs au niveau régional, national et international, notamment au sein de l’UNPS (Union Nationale pour la Prévention du Suicide) et de l'IFOTES (International Federation of Telephone Emergency Services).

LE PROGRAMME

Quatre conférences publiques suivies de débats :

Vendredi 19 mai 2017

« S.O.S Amitié a dû passer d’une logique de prévention à une logique curative »

Axelle Brodiez-Bolino, historienne, chargée de recherche en histoire au CNRS (Centre National de Recherche Scientifique) LAHRA (Laboratoire de Recherche Historique Rhône- Alpes). Spécialiste des questions de pauvreté, de précarité et de l’entraide elle a reçu du CNRS en 2017, la médaille de bronze qui récompense le premier travail d'un chercheur qui fait de lui un spécialiste dans son domaine.

« Les personnes qui appellent sont épuisées d’exister dans cette société »

David Le Breton, anthropologue, Professeur de sociologie à l’Université de Strasbourg II et d'anthropologie, membre de l'Institut Universitaire de France, il est aussi chercheur au Laboratoire URA-CNRS «Cultures et Société» en Europe. Ses recherches l'amènent à vouloir comprendre les émotions et les perceptions fabriquées par la société. Il étudie notamment l'anthropologie des conduites à risques

Samedi 20 mai

« L’autre n’a pas disparu, je peux toujours lui adresser mon angoisse »

Georges Gaillard, professeur de psychopathologie et psychologie clinique. Psychanalyste, Maître de conférences en psychologie clinique et formation en situation professionnelle, Université Lumière Lyon II et Directeur du Département. 

« L’écoute supprime la souffrance de se voir souffrir, pas la souffrance en elle-même »

Romain Huët, maître de conférences en sciences de la communication à l'Université Européenne de Bretagne. Chercheur titulaire au sein du laboratoire PREFICS (sociolinguistique et sciences de la communication). A partir d'un travail empirique sur l'énonciation de la souffrance ordinaire au sein des dispositifs technologiques d'écoute, dont l’écoute par chat à S.O.S Amitié, il porte ses recherches sur la relation entre la souffrance exprimée et la pression sociale. 

Huit Ateliers thématiques internes portant sur la pratique de l’écoute et le rôle social de S.O.S Amitié. 

Dimanche 21 mai 

Une Table Ronde : « Rôle social et écoute, témoignages d'associations » animée par Daniel Ganahl, Président de S.O.S Amitié Franche-Comté qui réunira des représentants de différentes associations : la Croix Rouge, la Mutualité Sociale Agricole (M.S.A), les Restos du cœur, le Centre de formation IRTS, Point Passerelle du Crédit Agricole...

Les étudiants de l’ISCPA soutiennent depuis 4 ans l’association S.O.S Amitié à travers différentes actions de communication et de journalisme. Cette année l’ISCPA Lyon a réalisé une étude d’image et de notoriété au travers de la création et de l’administration d‘un questionnaire réalisé auprès d’une cible étudiante et de la réalisation de micros-trottoirs. Objectifs : prévenir le suicide chez les jeunes et illustrer le Congrès national de S.O.S Amitié à Besançon.

Société

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