Au début de l’entretien, Laurent Croizier choisit de ne pas limiter son bilan aux seuls derniers mois. Élu député en 2022 puis réélu en 2024 à la suite de la dissolution de l'Assemblée nationale, il présente son action comme celle d’un parlementaire à la fois présent à l’Assemblée nationale et ancré dans sa circonscription : ”Mon action ne se résume pas à voter les lois à Paris. J’assume d’être un député ambassadeur de son territoire et solidement ancré sur le terrain.”
Il cite plusieurs dossiers locaux comme emblématiques de cette conception du mandat. Le premier est la restriction de circulation des poids lourds sur la RN83, un dossier ancien sur lequel il rappelle avoir travaillé avec le sénateur Jean-François Longeot et l’association Bonne Route. ”Cette mesure, et je pèse les mots en disant ce que je vais vous dire, ce sont les habitants qui me le disent eux-mêmes : « Monsieur le député, vous nous avez changé la vie »", nous rapporte-t-il.
Il met également en avant la création et le maintien de la maison médicale de garde, destinée notamment à alléger la pression sur les urgences, ainsi que le financement de la mise à deux fois deux voies entre Micropolis et Beure. Sur ce dernier dossier, il souligne le travail effectué auprès du ministère des Transports.
Pour Laurent Croizier, ces dossiers illustrent surtout le lien qu’il entend établir entre les préoccupations exprimées localement et les décisions prises au niveau national. Il estime d’ailleurs qu’une grande partie de son activité parlementaire trouve son origine dans ses échanges avec les habitants. ”Je dois être en capacité de sentir, de ressentir plutôt, et de comprendre la moindre des situations. Je refuse d’être déconnecté de la réalité d’une certaine partie des Français.”
Il revendique ainsi sa présence dans les marchés, vide-greniers et fêtes de village, qu’il considère comme des lieux de contact avec les électeurs : ”C’est là que se trouvent les gens et c’est la seule façon d’être au contact des citoyens et puis de leur donner la possibilité de venir nous voir”, explique-t-il. D'ailleurs, "près de 80 % des amendements ou propositions de loi" que dépose le député seraient issus de ces échanges avec les habitants, assure-t-il.
L’école, priorité revendiquée
Dans son travail à l’Assemblée nationale, Laurent Croizier identifie quatre grands thèmes : la jeunesse, la sécurité, l’industrie et le numérique. Mais il place l’école au premier rang. "Je me bats pour l’école de la République”, nous dit-il.
Professeur des écoles de profession, il estime que l’institution traverse une période difficile, évoquant notamment le niveau des élèves et les difficultés de recrutement des enseignants. Il défend une revalorisation de la voie professionnelle et rappelle être l’auteur d’un rapport sur l’orientation scolaire et la découverte des métiers comportant 45 recommandations. ”Je ne conçois pas qu’en France, la voie professionnelle soit considérée comme une voie secondaire”, déplore-t-il.
Il annonce également une note consacrée à l’attractivité du métier d’enseignant, intitulée ”Redonner envie de devenir professeur”, qui doit rassembler 30 propositions.
Depuis 2022, le député affirme avoir ”systématiquement déposé des amendements pour maintenir le nombre de postes d’enseignants à chacun des budgets”, estimant qu’il faut continuer à investir dans l’Éducation nationale afin de renforcer ”l’attractivité à la fois du métier d’enseignant et un choc de réussite pour les élèves”. Il souligne également que ”le budget de l’Éducation nationale a augmenté de 15 milliards d’euros depuis 2017”, tout en reconnaissant que cette hausse n’est pas nécessairement ressentie directement dans les établissements.
Selon lui, la question ne se résume toutefois pas aux moyens financiers : ”restaurer, élever le niveau, restaurer l’attractivité du métier ou investir pour les futures générations n’est pas seulement une question de moyens”, mais aussi ”une question d’organisation” et "de confiance". Il insiste notamment sur le fait que lorsque les enseignants ”n’ont plus le sentiment que l’institution leur fait confiance”, cela ”a forcément des conséquences”.
Enfin, concernant la baisse démographique des élèves, il considère qu’elle peut permettre d’améliorer les conditions d’enseignement ”à budget constant”, puisqu’elle offre la possibilité de réduire les effectifs par classe sans nécessairement recruter de nouveaux enseignants, ce qui peut également répondre au ”souci de la dépense publique”.
Sécurité : "éducation, prévention, responsabilité et répression"
La sécurité constitue son deuxième grand axe. Laurent Croizier défend une réponse articulée autour de quatre éléments : "éducation, prévention, responsabilisation et répression". Selon lui, ”face aux violences, aux incivilités, au trafic de drogue, la réponse ne peut être que la fermeté. Tolérance zéro face à la délinquance.”
Il cite notamment sa proposition visant à durcir les sanctions en cas de refus d’obtempérer et se félicite que le principe d’une saisie automatique du véhicule puisse être intégré au projet de loi sur la sécurité. Il défend également l’armement de plein droit des policiers municipaux, tout en laissant au maire la possibilité de demander que sa police municipale ne soit pas armée.
Sur le narco-trafic, Laurent Croizier affirme avoir voté les textes destinés à renforcer l’arsenal juridique et souhaite aller plus loin concernant les consommateurs de cannabis. "Je le dis souvent, c'est qu'il n'y a pas de drogue récréative, ça n'existe pas. La drogue est dévastatrice, à la fois sur le consommateur, et je le dis souvent de façon extrêmement forte, c'est que les consommateurs de cannabis ont du sang sur les mains. Quand il y a deux adolescents qui sont tués à Planoise, il y a leurs responsabilités dans les crimes et la sécurité qui se déroulent dans les quartiers dans lesquels sévissent les trafics de drogue. Et ça, j'aimerais que tout le monde le mesure et se regarde dans le miroir."
Il considère que "l’absence de sécurité impacte principalement les plus fragiles.”

Agriculture : défendre une transition "progressive"
La loi d’urgence agricole occupe également une place importante dans l’entretien. Laurent Croizier défend le principe d’une décision fondée sur l’expertise scientifique concernant l’autorisation des produits phytosanitaires. Selon lui, ”ce n’est pas aux politiques ou au lobby, quel qu’il soit, de dire si tel ou tel produit est dangereux pour la santé, c’est à la science.”
Il estime que les transformations agricoles doivent prendre en compte simultanément les enjeux de santé, d’environnement, de production et de revenu des agriculteurs. Il défend notamment une réduction progressive de l’utilisation des pesticides, accompagnée par la recherche et le développement d’alternatives. ”Il n’y a pas d’autre voie que la transformation des modèles agricoles face au réchauffement climatique et la réduction des pesticides", ajoute-t-il.
Mais il insiste sur le temps nécessaire à cette transition et sur la dimension européenne des règles agricoles, notamment afin d’éviter des situations de concurrence qu’il juge déséquilibrées : ”Les règles de réduction de pesticides que j’appelle de mes vœux, elles ne peuvent s’envisager que sur une période de transition et à une échelle plus large que l’échelle du pays.” Il résume sa position en parlant d’une ”voie d’équilibre”.
À titre personnel, Laurent Croizier explique privilégier les produits français dans sa consommation, estimant que le citoyen, et plus encore un élu, doit faire preuve de ”patriotisme” et mesurer ”l’exemplarité” liée à sa fonction : ”je privilégie toujours les produits français”. Il nuance toutefois cette position en rappelant que certains Français ne peuvent pas systématiquement faire ce choix ”par manque de moyens”, d’où la nécessité, selon lui, d’une ”voie d’équilibre” plutôt que d’une vision trop radicale. Concernant les produits biologiques, il indique ne pas en acheter systématiquement et reprend une formule du chef cuisinier Thierry Marx : ”Moi, je préfère acheter local”.
Le cadmium, par exemple, est présent dans l'ensemble des aliments non transformés et en France, la population est "trois à quatre fois plus exposée" que dans les pays voisins, selon l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES). Actuellement, des scientifiques alertent sur les nombreux polluants présents dans les aliments, allant même jusqu'à affirmer qu'il faut "varier les polluants" dans notre assiette, selon Dr Pierre Souvet, cardiologue et co-fondateur de Santé Environnement France.
Sur cette question des risques sanitaires, Laurent Croizier défend l’idée que ”s’ils étaient dangereux pour la santé, ils seraient interdits”, tout en appelant à ce que les décisions reposent davantage sur les connaissances scientifiques : ”j’appelle à ce que la décision ne soit plus politique [...] mais la science”, car celle-ci s’appuie sur ”des recherches, des analyses, des preuves” et des éléments "dépassant les convictions personnelles".
Enfin, il souligne la complexité de ces enjeux et estime qu’il est positif que les questions liées à la santé et à l’alimentation soient ”de plus en plus prises en compte”, tout en appelant une nouvelle fois à la nuance : ”il n’y a pas d’un côté ceux qui veulent faire attention à la santé des Français, puis ceux qui n’en ont rien à faire”. Il conclut en affirmant : ”Moi, je suis autant inquiet de la santé des Français que n’importe quel autre député” et précise qu’il ”ne donne de leçons absolument à personne”.
Réindustrialisation et numérique
Pour l’industrie, le député plaide pour une stratégie française et européenne de long terme, avec "une conditionnalité des aides publiques" et davantage de contenu local. Il estime que l’échelle européenne est nécessaire pour répondre notamment à la concurrence chinoise et défend l’idée que les aides publiques doivent contribuer à la production industrielle française ou européenne : ”Le marché européen est un marché stratégique pour tous les constructeurs mondiaux. Donc c’est à nous d’imposer nos propres règles.”, assure-t-il.
Sur le numérique, il annonce vouloir travailler sur l’intelligence artificielle et ses conséquences pour les médias, notamment sur les usages, le financement de la presse et la propriété intellectuelle. Il revient également sur la protection des mineurs sur les réseaux sociaux. Il soutient le principe d’une interdiction d’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, tout en reconnaissant la difficulté constitutionnelle du dispositif précédent : ”On ne peut pas opposer, on ne peut pas envisager séparément la liberté d’expression et la protection de l’enfance.”
”Le principal échec, c’est l’image déplorable que renvoie l’Assemblée nationale auprès des Français"
Interrogé sur les éventuels échecs de son mandat, Laurent Croizier ne cite pas une loi précise. Il évoque plutôt l’image renvoyée par l’Assemblée nationale : ”Le principal échec que je dirais, c’est l’image déplorable que renvoie l’Assemblée nationale auprès des Français.”
Il critique les affrontements entre groupes politiques et la place prise, selon lui, par des positions qu’il considère comme trop "binaires". Il estime que les députés ont une responsabilité collective dans la perception des institutions.
Considère-t-il que l'Assemblée Nationale peut encore gouverner, travailler efficacement dans les conditions actuelles ? Laurent Croizier estime que l’Assemblée nationale est, depuis 2024 au minimum, régulièrement empêchée de fonctionner normalement, qu’il attribue notamment au jeu politique du Rassemblement national et de La France insoumise. Selon lui, ces deux formations chercheraient à ”alimenter l’obstruction et l’instabilité” afin de pouvoir ensuite ”se présenter comme les sauveurs des crises qu’ils ont eux-mêmes contribué à nourrir”, une stratégie qu’il qualifie de ”cynique", de "malhonnête" et d'"hypocrite”.
Il cite notamment la position de Marine Le Pen sur la dette et son souhait de réaliser "125 milliards d’euros d’économies sur cinq ans", qu’il met en parallèle avec la censure du gouvernement par le RN et LFI un an auparavant, alors que celui-ci proposait 40 milliards d’euros d’économies. Pour le député du Doubs, ”on ne peut pas dire tout et son contraire du jour au lendemain”.
Il alerte également sur les conséquences d’une absence de budget à l’automne, qui, selon lui, ”coûterait extrêmement cher à la nation” et ferait peser le coût de cette situation sur ”les Français les plus fragiles”. Il rappelle qu’un budget sert notamment à ”financer les écoles, les hôpitaux, garantir la sécurité, soutenir nos services publics, nos entreprises, nos associations, nos agriculteurs” ainsi que l’industrie et les collectivités. Tout en précisant qu’il ne demande pas aux oppositions de voter un budget auquel elles seraient opposées, il estime qu’”entre voter le budget et alimenter l’instabilité politique du pays, il y a une marge”.
Laurent Croizier relie cette instabilité à la perspective de l’élection présidentielle de 2027 et critique le fonctionnement institutionnel actuel : ”le passage au quinquennat est une catastrophe parce qu’il ne nous engage que dans le court-terme”. Il plaide ainsi pour ”un retour au septennat unique”, estimant que la France a besoin ”d’une vision à long terme”.
Vers une dissolution de l'Assemblée nationale avant la présidentielle ? Laurent Croizier écarte l’hypothèse d’une nouvelle dissolution de l’Assemblée nationale avant l’élection présidentielle. Il estime que cette possibilité relève d’une simple rumeur, qu’il qualifie de ”mauvais papier d’un mauvais journaliste qui a trouvé intéressant d’inventer cette rumeur”. Le député du Doubs affirme surtout son opposition à une telle perspective, considérant qu'”on ne résout pas le bazar en alimentant le bazar”. Il conclut en déclarant : ”Je n’ose même pas imaginer cette hypothèse.”
Enfin, sur le vote le plus marquant de son mandat, il cite celui sur la fin de vie. Il rappelle avoir voté en faveur du texte et insiste sur la "qualité des échanges" entre parlementaires malgré leurs désaccords. Il nous raconte que ”c’est l'un des rares textes où j’ai senti du respect entre les positions divergentes des députés.” Il précise que les soins palliatifs doivent rester la première réponse et que son vote en faveur du texte reposait sur des conditions d’accès qu’il jugeait strictes.
Plus généralement, Laurent Croizier revendique une liberté de vote au sein de son groupe et dit ne pas vouloir déterminer ses votes en fonction de leur popularité : ”Je suis prêt, sur certains votes, à prendre le risque de l’impopularité.”
Prêt à repartir pour un mandat
En fin d’entretien, Laurent Croizier confirme qu’il sera candidat à sa réélection lors des élections législatives de 2027. Il présente cette décision non comme la volonté de conserver son siège, mais comme la poursuite d’un travail qu’il estime inachevé : ”Je serai candidat non pas pour garder ma place comme certains de mes adversaires n’hésiteront pas à dire, mais parce que l’ambiance à l’Assemblée nationale n’a pas permis d’aller au bout d’un très grand nombre de sujets très importants. Et parce que dans mes sujets, notamment l’école, tout reste à faire.”
Il ajoute qu’il entend poursuivre son rôle de relais entre les problématiques locales et l’échelon national. Selon lui, ”qui de mieux que le député pour tisser les liens entre le national et le local ?”


