"Le monde hospitalier ne veut absolument pas déprogrammer massivement !" (Pr Limat - CHU de Besançon)

Publié le 17/10/2020 - 09:45
Mis à jour le 17/10/2020 - 12:06

INTERVIEW •

En vue d'une éventuelle seconde vague de l'épidémie à Besançon, le CHU se prépare. Toutefois, le Professeur Samuel Limat, président de la commission médicale d’établissement (CME), insiste sur le fait que si elle devait se produire, les conditions seraient totalement différentes par rapport au printemps en terme de capacité à adapter le système hospitalier, comme sur le sujet de la déprogrammation d'opérations. Il appelle la population à respecter les gestes barrières "le seul traitement prophylactique efficace que l'on ait" contre la Covid-19.

maCommune.info : Quelle est la "tendance" en ce moment en ce qui concerne les entrées au CHU de Besançon pour des cas de Covid-19 ? Quel est le profil des patients ?

Pr Samuel Limat : "Pour l'instant sur Besançon, on peut dire que la situation est globalement maîtrisée. Le nombre de malades de la Covid-19 ne perturbe pas les activités habituelles du CHU de Besançon. On sent qu'il y a un frémissement notamment au Centre 15, mais la situation reste maîtrisée à cette heure-ci (mardi 13 octobre à 10h30).

Concernant le profil des patients, c'est le profil habituel et de toute façon on a un nombre de cas assez restreint aujourd'hui donc il est difficile de vous faire un profil exact pour l'instant. Je peux vous dire qu'il n'y a pas de jeunes patients. Vous savez, le virus est à peu près le même qu'il y a six mois."

mCi : Comment le CHU se prépare-t-il à une éventuelle vague de cas graves ?

Pr Samuel Limat : "Aujourd'hui, sur la région Bourgogne Franche-Comté, les chiffres sont plus inquiétants en Côte-d'Or et en Saône-et-Loire que sur le territoire franc-comtois. Nous, de toute façon, dès la fin de la première vague début juin, l'ARS nous a demandé de préparer un plan en cas de résurgence virale. Je pense qu'à l'époque les gens prenaient plutôt ça comme une hypothèse, maintenant à l'échelle nationale c'est plus une probabilité.

Tout l'été, le CHU de Besançon a travaillé pour faire face à une reprise de l'épidémie.

On a validé un plan de préparation qui reprend l'adaptation des filières "patients" qu'on a mis en œuvre lors de la première vague. On prévoit de faire ce qui a bien marché à la première vague dont l'augmentation de la capacité du Centre 15, on réactiverait une zone d'accueil pour les malades soupçonnés d'infection dédiés aux urgences et une capacité d'ouvrir des lits de médecine spécialisés Covid, des lits de gériatrie spécialisés Covid.

Nous avons également un plan qui nous permettrait d'ouvrir un certain nombre de lits de réanimation s'il le fallait. Finalement, on a mis en place un protocole qui nous permettrait de réactiver la filière qu'elle soit l'accueil aux urgences, médicale, soit en réanimatoire, post-réanimation comme lors de la première vague.

Et la grande différence qu'il y a et je pense qu'il faut qu'on en parle : on n'est pas du tout dans les mêmes circonstances que lors de la première vague, même si on s'était retrouvés très vite face à une situation extrêmement importante, dans une vague brutale.

Sur la capacité à adapter le système hospitalier comme ce qui avait été fait au printemps, il faut quand même se souvenir que la population était confinée. De ce fait, les urgences traumatologiques et les accidents de la route ont chuté, il y avait très peu d'accidents de voiture, très peu d'accidents de vélo donc ça avait baissé la pression sur les urgences.

Là, on s'apprête plutôt à vivre éventuellement, une reprise dans un contexte dans lequel on entre dans l'hiver, où on a nos plus grands afflux hivernaux notamment avec les infections respiratoires, la grippe, etc. Il n'y aura pas de confinement, ce qui va donner une tension sur beaucoup d'activités non programmées.

Et j'ai un message extrêmement important à donner à la population : si on a pu faire face à la première vague, c'est parce que dû déprogrammer massivement d'opérations. Pour monter des lits de réanimation supplémentaires, c'est très consommateur en terme de ressources humaines. Donc pour cela, il faut déprogrammer massivement.

Dans notre plan de programmation, on est capable de ne pas toucher aux activités habituelles jusqu'à 10 lits de réanimation supplémentaires. Globalement, si on avait besoin massivement de lits de réanimation, on aura de nouveau besoin de déprogrammer massivement des soins et en particulier ce qui est interventionnel (chirurgie, etc.).

Le monde hospitalier ne veut absolument pas déprogrammer massivement !

La première fois, il y avait un engagement extraordinaire des équipes hospitalières médicales et paramédicales, une mobilisation remarquable, mais on a pu faire face aussi parce qu'il y avait un confinement et parce qu'on avait déprogrammé. Quasiment 30% des activités de l'hôpital que sont arrêtées pour faire face à la Covid. Tous nos concitoyens doivent avoir en tête que nous avons pris des mesures anormales pour une situation anormale."

mCi : Faut-il s'attendre à des déprogrammations d'opérations ?

Pr Samuel Limat : "Je peux vous dire que nous allons tout faire pour maintenir la prise en charge des patients et ne pas déprogrammer. La déprogrammation doit vraiment être le moyen ultime, mais on ne souhaite absolument pas avoir à le faire pour deux raisons. La première est la prise en charge des malades de la Covid et la deuxième, c'est que nous avons un certain nombre de filières de prises en charge de malades qu'on ne souhaite pas de nouveau défaire.

Lors de la première vague, nous avons déprogrammé massivement, mais on a mis des mois à remettre en route le système. La déprogrammation a tendance à effrayer le monde hospitalier ! Il faut vraiment qu'on évite ça. Il ne faut pas que nos concitoyens pensent que ce que nous avons fait la première fois sera facile à faire une deuxième fois.

Il faut comprendre que c'est par la prévention et les mesures barrières qu'on va réussir à éviter ça. C'est une des plus grandes inquiétudes au CHU de Besançon comme dans tous les hôpitaux du pays."

mCi : Pensez-vous qu'une vague importante de cas grave viendra submerger les services du CHU de Besançon, comme c'est le cas dans des hôpitaux de Paris ou Marseille ?

Pr Samuel Limat : "Il n'est pas question pour moi de me lancer dans des prévisions et des prédictions. Ce qui est clair, c'est qu'il y a une circulation virale très importante à l'échelle nationale, c'est ce qu'a déclaré le Premier ministre hier. Aujourd'hui, on voit bien qu'il y a des variations territoriales : en Franche-Comté nous sommes dans des tensions hospitalières beaucoup plus faibles que dans d'autres régions pour l'instant.

L'évolution, plutôt dramatique ou plutôt positive de l'épidémiologie à l'échelle nationale, va se jouer dans les 15 jours, 3 semaines qui viennent. Et derrière, il y a la capacité du système de santé à tenir la deuxième vague.

Moi, je ne peux pas  faire de prévisions. En revanche, ce qui apparaît clairement, c'est que les mesures barrières et les comportements des citoyens en général impacteront beaucoup les semaines qui arrivent.

Je profite de cet entretien pour demander aux citoyens d'être très vigilants. Un strict respect des gestes barrières permet d'infléchir. On a que ça en mesures préventives. J'aurais tendance à dire que l'évolution épidémique et épidémiologiste dans les semaines qui viennent va dépendre énormément du respect des gestes barrières. La capacité du système de santé à absorber va dépendre de ça aussi."

mCi : On parle beaucoup des rassemblements familiaux et amicaux privés : en tant que professionnel de santé, quels sont vos conseils ? La grand-mère de 70 ans on l'invite ou pas ?

Pr Samuel Limat : "Il y a des évidences : on sait très bien que le virus circule. D'ailleurs cet été, il a circulé très vite auprès de populations jeunes qui globalement sont peu à risque de faire des formes graves, même si elles existent. Le gros problème qu'il y a c'est lorsque le virus traverse la barrière de personnes qui ne sont pas à risque à des personnes à risque, c'est-à-dire des personnes âgées et/ou des facteurs de comorbidité qui sont parfaitement connus. Toute la difficulté est de garder ces barrières entre une circulation virale chez les patients jeunes et des personnes à risque de développer des formes graves.

Actuellement, dans les formes hospitalières qu'il y a à l'échelle nationale, les regroupements familiaux, le fameux repas de famille le dimanche, sont à risque parce que fatalement, il y a un relâchement sur les mesures barrières et une cohabitation entre des patients jeunes et des patients moins jeunes. On ne peut pas nier que les réunions familiales sont à risque.

À défaut de les interdire, il est clair qu'il faut limiter le nombre de personnes qu'on regroupe en même temps et avoir des gestes de protection vis-à-vis des personnes les plus risque. Et quand il s'agit de personnes très à risque, il faut quand même se poser la question de les réunir. On est à la limite entre le sociétal et sanitaire : si on regarde les choses d'un point de vue strictement sanitaire, c'est clair qu'il ne faut pas le faire."

mCi : Certains pensent et disent que les gestes barrières ne servent à rien, que les masques ne servent à rien... Que leur répondez-vous ?

Pr Samuel Limat : "Ce que je leur réponds c'est que pour l'instant on n'a pas de vaccin, on n’a pas de médicaments qui puisse empêcher de se contaminer avec le virus, et pour l'instant les gestes barrières démontrent leur efficacité et on a que ça pour bloquer la circulation virale. C'est le seul traitement prophylactique efficace que l'on ait. C'est un virus qui, dans les formes graves, est extrêmement dangereux, il n'est pas bénin pour tout le monde malheureusement, et derrière, il y a une capacité limitée du système de santé à résister à une deuxième vague."

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