Décès de Barika à Besançon : le dernier hommage d'un écrivain bisontin...

Publié le 26/12/2017 - 09:31
Mis à jour le 26/12/2017 - 09:34

Djemai Hammadi, plus connu sous le nom de Barika, était le patron d’un bar situé au 18 rue de la Madeleine à Besançon. Il est décédé ce mois de décembre 2017. Mustapha Kharmoudi, écrivain bisontin qui le connaissait depuis les années 70, lui rend un dernier hommage dans un texte écrit « à vif » comme il le précise.

"Barika est mort…

Je suis alle? soutenir les solidaires de migrants au Bol d'Air (local occupe? pour accueillir des familles re?fugie?es), rue d'Are?nes. J'avais dans la te?te de participer a? leurs festivite?s sur place, puis a? la de?ambulation.

Je m'approche, un trompettiste joue l'air du "jeune facteur est mort", de Moustaki. Une chanson triste. Je lui fais un signe d'amitie?, mais c?a le laisse impassible. Soudain,je vois approcher Leslie, le visage grave. Leslie est l'une des principales responsables du collectif. D'habitude elle affiche toujours un sourire optimiste a? toute e?preuve. Je lui lance la boutade de circonstance : "Alors quand est-ce que je t'apporterai des oranges en prison?" (allusion au proce?s en cours pour cause d'occupation "ille?gale" de locaux vides). Mais au lieu d'en rire, elle me jette a? la figure "Barika est mort !". Quoi? Barika? Leslie se rend compte que c?a me bouleverse, elle essaie de s'excuser en disant qu'elle venait juste de l'apprendre...

Je lui tourne le dos, et je m'e?loigne pour ne pas ga?cher la fe?te a? ces re?fugie?s ravis de de?ambuler en musique tout a? l'heure dans les rues de Besanc?on. Au vu et au su de tous.

Je m'e?loigne dans un incroyable bouleversement. Pourtant il s'agit d'un vieil homme, tre?s vieux.

Un peu plus tard je reviens. Une des be?ne?voles qui avait assiste? a? notre e?change, me dit d'une tendre voix: "Oh comme vous avez le cœur triste !". Et Leslie est venue s'excuser, alors qu'elle avait mille choses a? faire... Je raconte deux ou trois petites choses a? la dame, mais je me rends compte que ma place n'e?tait pas la?.

Je quitte les lieux et je rejoins la rue de la Madeleine, jusqu'au boui-boui de Barika. Quelques clodos dans le de?sarroi (car Barika nourrissait en premier les clodos du quartier).

Il y a deux ou trois ans, j'avais convaincu deux vieux copains marocains (Hamid et Salah) qui, tout comme moi, avaient connu Barika du temps ou? il vendait les sandwichs vers la Fac. On y allait un jeudi par mois, et on se me?lait a? ses impossibles clodos. On payait a? tour de ro?le, et tenez-vous bien, quand c'e?tait mon tour, Barika me faisait payer moins cher. C?a ressemblait a? un privile?ge, mais en ve?rite? il devait penser que j'e?tais toujours aussi... de?muni... que du temps de ces lointaines anne?es... si maigres, mais si heureuses...

C'est a? cette e?poque qu'il nous avait raconte? une belle anecdote. Un jour un Monsieur en costume cravate e?tait venu le voir dans son boui-boui de rien, mais d'un cœur gros comme c?a. Et ce monsieur lui avait dit que c?a faisait quelques heures qu'il cherchait son vieux camion vers l'Universite?. Cet homme-la?, vice- pre?sident d'une grosse entreprise internationale, e?tait revenu a? Besanc?on dans les anne?es 2010, pour s'acquitter d'une dette qu'il avait envers Barika... dans les anne?es 70. Il e?tait revenu expre?s pour lui payer en retard de sandwichs non paye?s... en ce temps-la?. C'est dire...

Un grand bienfaiteur s'en est alle?. De tout Besanc?on il est sans doute le restaurateur le plus riche de promesses : " je te paierai la semaine prochaine" qui se transforme en "mois prochain" pour s'aligner de mois en mois, de loin en loin...

Un homme modeste, humble, qui avait nourri des ge?ne?rations d'e?tudiants e?trangers en mal de bourse. Avant de s'installer a? Battant, un quartier populaire (aujourd'hui un peu bobo tout de me?me), pour y nourrir les clodos. Dans son petit restaurant qui ne ressemblait a? rien, Barika faisait tout, tout seul. Il nous disait qu'il commenc?ait tous les jours a? 5h du matin. Il nous avait aussi dit que les islamistes faisaient

souvent pression sur lui pour ne plus vendre l'alcool, mais qu'il les envoyait balader, a? chaque fois...

Je l'avais e?voque? dans mon vieux roman "le temps des chacals", mais surtout longuement plus tard, dans "O? Besanc?on". Et dernie?rement dans "J'attendais Anna"...

Adieu ami, pe?re et fre?re et tout un monde a? la fois."

Mustapha Kharmoudi, e?crivain (le 23 décembre 2017)

  • Dernie?res publications de l'auteur : "Une amance e?ternelle" (roman), et "Mieux vaut l'enfer" (théâtre)

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