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Affaires Narumi, Alexia Daval, les médias et la justice… La procureure de Besançon fait son bilan avant de partir

Publié le 04/07/2018 - 09:39
Mis à jour le 18/04/2019 - 12:31

Edwige Roux-Morizot, procureure de la République de Besançon quittera ses fonctions pour rejoindre le parquet de Mulhouse en septembre 2018. Quel bilan tire-t-elle de ses quatre années au parquet bisontin ? Nous lui avons posé nos questions…

Edwige Roux-Morizot procureure de la République de Besançon ©Alexane Alfaro
Edwige Roux-Morizot procureure de la République de Besançon ©Alexane Alfaro

mCommune.info : Après quatre années passées au parquet de Besançon, comment vous sentez-vous, dans quel état d'esprit quittez-vous votre bureau ?

Edwige Roux-Morizot : "J'ai quand même le sentiment d'avoir accompli un certain nombre de choses depuis que je suis procureure et j'en suis donc très satisfaite. Comme d'avoir mis en place un certain nombre de choses qui permettent de lutter efficacement, en tout cas je l'espère, contre la délinquance : je parle du GLTD (groupe local de traitement de la délinquance), mais aussi de tout le reste comme d'avoir apporter des réponses pénales au moment des violences urbaines en 2015 qui étaient fortes et qui ont permis de réfréner cette délinquance qui venait des 408 à l'époque et qui devenaient très problématiques. D'avoir mis en place un certain nombre de choses aussi dans le cadre de la lutte contre les violences conjugales et d'avoir jusqu'à signer une convention, un projet qui me tenait beaucoup à cœur, qui se mettra en application après mon départ et ça je le regrette.

Donc j'ai à la fois une vraie satisfaction pour un certain nombre de choses que j'ai accomplies avec mon parquet, et en même temps il y a cette frustration que je ressens, déjà de ne pas aller jusqu'au bout de tout ce qui a été mis en œuvre, et de ne pas suivre aussi les affaires que j'ai pu suivre jusqu'au bout. Ça, c'est aussi une frustration, on ne peut pas dire le contraire."

mC : Qu'est-ce qui vous a le plus marqué en tant que femme et procureure à Besançon ?

Edwige Roux-Morizot : "Ce que j'ai trouvé de très prégnant ici et choquant au sens professionnel du terme, c'est l'importance des violences conjugales. J'ai trouvé que c'était une vraie problématique : peut-être que c'est quelque chose que je retrouverai ailleurs et que c'est dans toute la France identique, mais j'ai quand même le sentiment qu'ici, on a une problématique très forte en matière de violences conjugales. On a donc développé une politique très forte aussi.

Et ce qui m'a impressionné de manière très favorable, c'est la qualité des partenaires avec lesquels j'ai pu travailler qui ont permis une collaboration efficace dans le cadre de toutes les actions qui ont pu être menées par le parquet : je parle des services de police, de gendarmerie, de la préfecture et de Monsieur le Préfet, de Monsieur le Maire, de son adjointe Madame Poissenot et de ce tissu associatif qui est assez important comme l'association d'aide aux victimes qui étaient très impliquée dans ce qu'elle entreprend, qui a été un partenaire essentiel. Ça, c'était très très positif.

En négatif, il n'y a pas grand-chose si ce n'est à un moment donné des espèces d'accès de fièvre dans des quartiers qui sont problématiques et auxquels il faut évidemment répondre. Mais ça, c'est à peu près partout pareil…"

mC : Pas moins de quatre affaires d'envergure nationale ont rythmé votre "mandat" à Besançon (Affaire Narumi Kurozaki, affaire Alexia Daval, le crime de Franois et les empoisonnements à la clinique). Qu'est-ce qui a été le plus difficile à traiter au cours de ces affaires ?

Edwige Roux-Morizot : "Ce qui a été sans doute le plus difficile pour moi, ça a été les rapports avec la presse. Ce qui était le plus difficile à traiter c'était de permettre aux services de police et de gendarmerie et au juge d'instruction de pouvoir mener leurs investigations le plus sereinement possible pour arriver à un vrai résultat, avec parallèlement, cette pression médiatique très importante qu'il a fallu effectivement gérer et calmer."

mC : On parle de temps médiatique (de plus en plus court) et de temps judiciaire (parfois très long), comment voyez-vous l'avenir entre ces deux univers ?

Edwige Roux-Morizot : "Plutôt sombre ! (Rires), mais c'est comme pour tout : les excès actuels d'une médiatisation continue ou d'une prise en compte par les réseaux sociaux d'un certain nombre de fausses nouvelles ou de rumeurs qui peuvent toucher le monde de la justice et les affaires judiciaires, ces excès dans lesquels on commence à entrer génèreront nécessairement des réponses adaptées en terme d'éthique, d'interrogations sur la place de chacun.

Cette information immédiate, qu'on le veuille ou non, est une donnée objective incontournable, avec laquelle il faut que nous, professionnels de la justice, nous travaillions.  Mais il faut effectivement que ça n'entraine pas des conséquences désastreuses en terme d'enquête et de recherche de la vérité. Je pense que la véritable interrogation, parce qu'on ne peut pas remettre en cause la liberté d'information même si on estime qu'elle peut être néfaste parfois lorsqu'elle est trop grande, je pense que là où il va falloir travailler, si je peux me permettre, c'est sur la violation du secret d'instruction.

À mon avis, pour pouvoir répondre à ça, sans remettre en cause la liberté d'informer, se recentrer sur la violation du secret d'instruction : peut-être en faire quelque chose de plus solide que ce qui existe actuellement. (…) Le secret d'instruction n'est pas suffisamment défendu. Il faut que nous gardions en mémoire, ce n'est pas comment faire pour informer le mieux possible la presse sur les affaires judiciaires, c'est comment faire pour préserver les enquêtes, c'est notre cœur de métier. Mon cœur de métier, ce n'est pas de faire de la communication, c'est de faire en sorte avec les juges d'instruction et les services de police et de gendarmerie puissent mener l'enquête préservée jusqu'à ce qu'elle aboutisse."

mC : Pourquoi êtes-vous montée au créneau à plusieurs reprises face aux dérapages de certains médias ?

Edwige Roux-Morizot : "Parce qu'il y avait le non-respect du secret de l'instruction et ça a été le cas flagrant et évident dans l'affaire Narumi Kurozaki où on a été totalement dépassés par les médias japonais qui ont fait leur propre enquête en parallèle, qui ont donné des informations au monde entier y compris à celui qu'on pouvait suspecter. Ça a été désastreux pour notre affaire, même si malgré tout ça, les éléments qui sont dans le dossier sont suffisants, mais ça a remis un certain nombre de choses en cause. Et ça, c'est ce qui a été le plus flagrant en terme de violation du secret d'instruction.

Pour le reste, quand la violation du secret d'instruction entraine vraiment une remise en cause de valeurs tout à fait fondamentales, c'est ce que j'ai rappelé dans l'affaire Daval, concernant la présomption d'innocence… Je trouve que le tribunal médiatique ne doit pas exister. On a un tribunal avec nos règles de protection et de garantie des gens. On ne peut pas superposer à notre justice qui doit prendre son temps pour s'assurer de ne pas se tromper pour rechercher la vérité, on ne peut pas mettre en parallèle une espèce de justice médiatique immédiate ! Ce que j'ai trouvé de très choquant, et je l'ai dit, dans l'affaire Daval, c'est ce jugement immédiat : voilà comment le mari est psychatriquement… Et cette intrusion dans une vie privée qui n'a pas lieu d'être… Il y a les assises ensuite ! (…) Là, on est dans une espèce de curée et de charges que j'ai trouvé insupportables."

mC : Au cours de ces quatre dernières années, avez-vous dû faire face à des obstacles avec votre équipe ?

Edwige Roux-Morizot : "Il y a un manque d'effectif, mais ce n'est pas un obstacle parce qu'on fait avec. Les magistrats en général, les services de police et de gendarmerie, sont tellement impliqués dans leur métier, leur volonté de recherche la vérité dans le cadre de leurs enquêtes, apporter des réponses qui puissent satisfaire les citoyens qui ont soif de justice et soif de tranquillité qu'ils font avec. Malgré la contrainte des effectifs, ce n'est pas un obstacle pour le quotidien, ça peut devenir une sorte de frein à développer encore plus, à donner des réponses pénales encore plus performantes, plus rapides, parce qu'on travaille au service du justiciable, on est le service public de la justice.

Lorsqu'on voit que par des contraintes d'effectifs pour les magistrats, mais aussi pour le greffe, c'est une machine qui doit fonctionner totalement, bien huilée pour être totalement performante. Et là, on est sans arrêt en sous-effectif de magistrats, de greffe, au siège… La capacité de juger c'est quand même extrêmement important : on peut avoir toutes les politiques les plus fermes qui soient, les plus importantes, pour lutter contre la récidive… Si quand on donne une réponse pénale, on est à 6, 8 10 mois parce que le tribunal ne peut pas juger, ne peut pas créer d'audiences supplémentaires parce qu'on a pas suffisamment de magistrats pour juger, ni suffisamment de greffiers pour authentifier et assister, c'est une frustration majeure, mais ce n'est pas un obstacle."

mC : Votre successeur Étienne Manteaux arrivera à Besançon en septembre pour reprendre les rênes. Et vous partez au parquet de Mulhouse prendre vos fonctions de procureure : y a-t-il un trac quand on change de bureau ? Dans quel état d'esprit abordez-vous cette nouvelle étape de votre carrière ?

Edwige Roux-Morizot : "Je trouve que c'est plutôt de l'enthousiasme de repartir sur une aventure nouvelle ! Mulhouse est une grosse activité judiciaire, c'est déjà un parquet qui fonctionne sans difficulté, mais c'est tout recommencer à zéro… ou quasiment. C'est mettre sa patte quelque part et maintenant que je sais ce que c'est d'être procureure, et j'ai été magistrate depuis longtemps, je n'ai plus à avoir d'appréhension comme j'en avais avant d'arriver à Besançon puisque c'était le premier poste que j'avais de procureure. Pour le poste de Mulhouse, je me dis on verra ! Il n'y a pas d'appréhension particulière.

Mais il y aura en tout cas un regret de quitter Besançon parce que je me suis beaucoup attachée à la ville, j'ai créé des relations avec des services de police et de gendarmerie, avec mes partenaires, les magistrats de mon parquet, avec ma présidente qui ont été très riches et chaleureuses. C'est comme une famille qu'on laisse… pour en créer une autre ! Il ne faut voir que le positif, ce qu'on va créer, mais il y a quand même ça, c'est sûr…

Infos +

  • Etienne Manteaux assurera les fonctions de procureur de la République au parquet de Besançon dès septembre prochain.
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